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jeudi 21 avril 2011

Extraits du réquisitoire d'Ernest Pinard, procès de Madame Bovary (2)

La question de la moralité du roman

Ma tâche remplie, il faut attendre les objections ou les prévenir. On nous dira comme objection générale : mais, après tout, le roman est moral au fond, puisque l'adultère est puni ?

A cette objection, deux réponses : je suppose l'oeuvre morale, par hypothèse, une conclusion morale ne pourrait pas amnistier les détails lascifs qui peuvent s'y trouver. Et puis je dis : l'oeuvre au fond n'est pas morale.

Je dis, messieurs, que des détails lascifs ne peuvent pas être couverts par une conclusion morale, sinon on pourrait raconter toutes les orgies imaginables, décrire toutes les turpitudes d'une femme publique, en la faisant mourir sur un grabat à l'hôpital. Il serait permis d'étudier et de montrer toutes ses poses lascives ! Ce serait aller contre toutes les règles du bon sens. Ce serait placer le poison à la portée de tous et le remède à la portée d'un bien petit nombre, s'il y avait un remède. Qui est-ce qui lit le roman de M. Flaubert ? Sont-ce des hommes qui s'occupent d'économie politique ou sociale ? Non ! Les pages légères de Madame Bovary tombent en des mains plus légères, dans des mains de jeunes filles, quelquefois de femmes mariées. Eh bien ! lorsque l'imagination aura été séduite, lorsque cette séduction sera descendue jusqu'au coeur, lorsque le coeur aura parlé aux sens, est-ce que vous croyez qu'un raisonnement bien froid sera bien fort contre cette séduction des sens et du sentiment ? Et puis, il ne faut pas que l'homme se drape trop dans sa force et dans sa vertu, l'homme porte les instincts d'en bas et les idées d'en haut, et, chez tous, la vertu n'est que la conséquence d'un effort, bien souvent pénible. Les peintures lascives ont généralement plus d'influence que les froids raisonnements. Voilà ce que je réponds à cette théorie, voilà ma première réponse, mais j'en ai une seconde.

Je soutiens que le roman de Madame Bovary, envisagé au point de vue philosophique, n'est point moral. Sans doute madame Bovary meurt empoisonnée ; elle a beaucoup souffert, c'est vrai ; mais elle meurt à son heure et à son jour, mais elle meurt, non parce qu'elle est adultère, mais parce qu'elle l'a voulu ; elle meurt dans tout le prestige de sa jeunesse et de sa beauté ; elle meurt après avoir eu deux amants, laissant un mari qui l'aime, qui l'adore, qui trouvera le portrait de Rodolphe, qui trouvera ses lettres et celles de Léon, qui lira les lettres d'une femme deux fois adultère, et qui, après cela, l'aimera encore davantage au-delà du tombeau. Qui peut condamner cette femme dans le livre ? Personne. Telle est la conclusion. Il n'y a pas dans le livre un personnage qui puisse la condamner. Si vous y trouvez un personnage sage, si vous y trouvez un seul principe en vertu duquel l'adultère soit stigmatisé, j'ai tort. Donc, si, dans tout le livre, il n'y a pas un personnage qui puisse lui faire courber la tête, s'il n'y a pas une idée, une ligne en vertu de laquelle l'adultère soit flétri, c'est moi qui ai raison, le livre est immoral !

On a donc une double argumentation :
- d'une part, une conclusion morale ne garantit en rien la moralité de l'ensemble de l'oeuvre. Argument qu'on rencontre déjà dans la critique janséniste du théâtre : la peinture de la passion, même si ses conséquences funestes sont mises en évidence par la fin de la pièce, agit en soi indépendamment des conséquences (cf. Thirouin). Il n'est anodin de peindre les passions.
L'argument repose sur l'opposition entre deux modalités d'action de l'oeuvre sur le lecteur : la raison / l'imagination ; s'appuyant sur une conception de la nature humaine considérée comme essentiellement faible, Pinard privilégie l'action de la seconde - argument qu'il entend renforcer en faisant du public féminin le destinataire privilégié du roman de Flaubert (curieux effet de miroir puisque l'oeuvre de Flaubert met en scène les effets de la lecture des oeuvres romanesques sur son héroïne).

- d'autre part, pour Pinard, on ne peut même pas considérer la fin de l'oeuvre morale. Ici, on retrouve le pouvoir d'observation de Pinard lorsqu'il analyse la position de Mme Bovary à la fin de l'oeuvre face aux autres personnages. La mort de l'héroïne n'est pas un châtiment subi, mais une fin choisie, la plaçant dans une position souveraine.

mercredi 20 avril 2011

Extraits du réquisitoire d'Ernest Pinard, procès de Madame Bovary

Quelques extraits du réquisitoire d'Ernest Pinard, qui, s'il n'a pas eu le beau rôle dans les procès Flaubert et Baudelaire, a l'avantage d'être tout de même un excellent lecteur : on a tout intérêt à relire les pages de son réquisitoire. J'en propose ici quelques extraits que j'ai trouvés instructifs, tout autant comme témoignage d'une certaine vision de ce que doit être et faire la littérature que comme regard aigu porté sur une oeuvre.

Sur Pinard, on consultera le livre d'Alexandre Najjar (Le censeur de Baudelaire,2001, Balland), que je n'ai pas lu.

Dans la deuxième partie de son réquisitoire, après avoir résumé l'ensemble de l'oeuvre, Pinard s'interroge sur "la couleur" du roman - couleur qu'il définit comme "lascive". Il appuie son argumentation sur une série de citations commentées où il montre une réelle sensibilité à l'écriture flaubertienne, même si cette sensibilité n'est utilisée que pour mieux condamner l'oeuvre. Il y a, je crois, une justesse dans le diagnostic que Pinard porte sur l'oeuvre.

La confession de la jeune Emma

Avant de soulever ces quatre coins du tableau, permettez-moi de me demander quelle est la couleur, le coup de pinceau de M. Flaubert, car, enfin, son roman est un tableau, et il faut savoir à quelle école il appartient, quelle est la couleur qu'il emploie, et quel est le portrait de son héroïne.

La couleur générale de l'auteur, permettez-moi de vous le dire c'est la couleur lascive, avant, pendant et après ces chutes ! Elle est enfant, elle a dix ou douze ans, elle est au couvent des Ursulines. A cet âge où la jeune fille n'est pas formée, où la femme ne peut pas sentir ces émotions premières qui lui révèlent un monde nouveau, elle se confesse.

« Quand elle allait à confesse (cette première citation de la première livraison est à la page 30 du numéro du 1er octobre), « quand elle allait à confesse, elle inventait de petits péchés afin de rester là plus longtemps, à genoux dans l'ombre, les mains jointes, le visage à la grille sous le chuchotement du prêtre. Les comparaisons de fiancé, d'époux, d'amant céleste et de mariage éternel qui reviennent dans les sermons lui soulevaient au fond de l'âme des douceurs inattendues. »

Est-ce qu'il est naturel qu'une petite fille invente de petits péchés, quand on sait que, pour un enfant, ce sont les plus petits qu'on a le plus de peine à dire ? Et puis, à cet âge-là, quand une petite fille n'est pas formée, la montrer inventant de petits péchés dans l'ombre, sous le chuchotement du prêtre, en se rappelant ces comparaisons de fiancé, d'époux, d'amant céleste et de mariage éternel, qui lui faisaient éprouver comme un frisson de volupté, n'est-ce pas faire ce que j'ai appelé une peinture lascive ?

Ici l'oeuvre est condamnée au nom de l'essence de la réalité, de ce qu'est la nature des chose ; il y a pour Pinard une perversion flaubertien au sens où il pervertit la nature nécessairement innoncente de l'enfant "non formée" en lui prêtant des pensées, des désirs, des émotions qui ne peuvent être de son âge. On est dans une conception de l'enfance pré-freudienne.

La mort de Mme Bovary

Maintenant, il y a les prières des agonisants que le prêtre récite tout bas, où à chaque verset se trouvent les mots : « Ame chrétienne, partez pour une région plus haute. » On les murmure au moment où le dernier souffle du mourant s'échappe de ses lèvres. Le prêtre les récite, etc.

« A mesure que le râle devenait plus fort, l'ecclésiastique précipitait ses oraisons ; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des syllabes latines qui tintaient comme un glas lugubre. »

L'auteur a jugé à propos d'alterner ces paroles, de leur faire une sorte de réplique. Il fait intervenir sur le trottoir un aveugle qui entonne une chanson dont les paroles profanes sont une sorte de réponse aux prières des agonisants.

« Tout à coup on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d'un bâton, et une voix s'éleva, une voie rauque qui chantait :

« Souvent la chaleur d'un beau jour Fait rêver fillette à l'amour. Il souffla bien fort ce jour-là, Et le jupon court s'envola. »

C'est à ce moment que madame Bovary meurt. Ainsi voilà le tableau : d'un coté, le prêtre qui récite les prières des agonisants ; de l'autre, le joueur d'orgue, qui excite chez la mourante « un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement... Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approchèrent. Elle n'existait plus. »

Et puis ensuite, lorsque le corps est froid, la chose qu'il faut respecter par-dessus tout, c'est le cadavre que l'âme a quitté. Quand le mari est là, à genoux, pleurant sa femme, quand il a étendu sur elle le linceul, tout autre se serait arrêté, et c'est le moment où M. Flaubert donna le dernier coup de pinceau.

« Le drap se creusait depuis ses seins jusqu'à ses genoux, se relevant ensuite à la pointe des orteils. »

Voilà la scène de la mort, Je l'ai abrégée, je l'ai groupée en quelque sorte. C'est à vous de juger et d'apprécier si c'est là le mélange du sacré au profane, ou si ce ne serait pas plutôt le mélange du sacré au voluptueux.

Ici encore, justesse de la notion finale qui pointe le "mélange du sacré au profane" ou "plutôt le mélange du sacré au voluptueux".

Il est évident que ce qu'accomplit l'écriture flaubertienne par le travail de juxtaposition du profane et du sacré a quelque chose d'insupportable pour Pinard et c'est en cela que la lecture de Pinard rend hommage au texte de Flaubert même si c'est pour mieux exiger qu'on l'évacue, qu'on en finisse avec lui.