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lundi 9 avril 2012

Condamner le théâtre : Bossuet, Maximes et Réflexions sur la comédie


Bossuet – Maximes et Réflexions sur la comédie – 1694

XXXV
Conclusion de tout ce discours

Cela posé, il est inutile d’examiner les sentiments des autres docteurs. Après tout, j’avouerai sans peine, qu’après s’être longtemps élevé contre les spectacles, et en particulier contre le théâtre, il vint un temps dans l’Eglise qu’on espéra de le pouvoir réduire à quelque chose d’honnête ou de supportable, et par là d’apporter quelque remède à la manie du peuple envers ces dangereux amusements. Mais on connut bientôt que le plaisant et le facétieux touche de trop près au licencieux, pour en être entièrement séparé. Ce n’est pas qu’en métaphysique, cette séparation soit absolument impossible, ou, comme parle l’Ecole, qu’elle implique contradiction. Disons plus, on voit en effet des représentations innocentes ; qui sera assez rigoureux pour condamner dans les collèges celles d’une jeunesse réglée, à qui ses maîtres proposent de tels exercices pour leur aider à former ou leur style ou leur action, et en tout cas leur donner, surtout à la fin de leur année, quelque honnête relâchement ? Et néanmoins voici ce que dit sur ce sujet une savante compagnie qui s’est dévouée avec tant de zèle et de succès à l’instruction de la jeunesse : Que les tragédies et les comédies, qui ne doivent être faites qu’en latin, et dont l’usage doit être très rare, aient un sujet saint et pieux ; que les intermèdes des actes soient tous latins, et n’aient rien qui s’éloigne de la bienséance, et qu’on n’y introduise aucun personnage de femme, ni jamais l’habit de ce sexe. En passant, on trouve cent traits de cette sagesse dans les règlements de ce vénérable institut ; et on voit, en particulier, sur le sujet des pièces de théâtre, qu’avec toutes les précautions qu’on y apporte pour éloigner tous les abus de semblables représentations, le meilleur est, après tout, qu’elles soient très rares. Que si, sous les yeux et la discipline de maîtres pieux, on a tant de peine à régler le théâtre, que sera-ce dans la licence d’une troupe de comédiens, qui n’ont point de règle que celles de leur profit et du plaisir des spectateurs ? Les personnages de femmes, qu’on exclut absolument de la comédie pour plusieurs raisons, et entre autres pour éviter les déguisements que nous avons vu condamnés, même par les philosophes, la réduisent à si peu de sujets, qui encore se trouveraient infiniment éloignés de l’esprit des comédies d’aujourd’hui, qu’elles tomberaient d’elles-mêmes, si on les renfermait dans de telles règles. Qui ne voit donc que la comédie ne se pourrait soutenir, si elle ne mêlait le bien et le mal, plus portée encore au dernier, qui est plus du goût de la multitude ? C’est aussi pour cette raison, que, parmi tant de graves invectives des saints Pères contre le théâtre, on ne trouve pas que jamais ils soient entrés dans l’expédient de le réformer. Ils savaient trop que qui veut plaire, le veut à quelque prix que ce soit ; de deux sortes de pièces de théâtre, dont les unes sont graves, mais passionnées, et les autres simplement plaisantes ou même bouffonnes, il n’y en a point qu’on ait trouvé dignes des chrétiens, et on a cru qu’il serait plus court de les rejeter tout à fait, que de se travailler vainement à les réduire, contre leur nature, aux règles sévères de la vertu. Le génie des pièces comiques est de chercher la bouffonnerie : César même ne trouvait pas que Térence fût assez plaisant ; on veut plus d’emportement dans le risible, et le goût qu’on avait pour Aristophane et pour Plaute, montre assez à quelle licence dégénère naturellement la plaisanterie. Térence, qui, à l’exemple de Ménandre, s’est modéré sur le ridicule, n’en est pas plus chaste pour cela ; et on aura toujours une peine extrême à séparer le plaisant d’avec l’illicite et le licencieux. C’est pourquoi on trouve ordinairement dans les canons ces quatre mots unis ensemble : ludicra, jocularia, turpia, obscœna : les discours plaisants, les discours bouffons, les discours malhonnêtes, les discours sales ; non que ces choses soient toujours mêlées, mais à cause qu’elles se suivent si naturellement, et qu’elles ont tant d’affinité, que c’est une vaine entreprise de les vouloir séparer. C’est pourquoi il ne faut pas espérer de rien faire de régulier de la comédie, parce que celles qui entreprennent de traiter les grandes passions, veulent remuer les plus dangereuses, à cause qu’elles sont aussi les plus agréables, et que celles dont le dessein est de faire rire, qui pourraient être, ce semble, les moins vicieuses, outre l’indécence de ce caractère dans un chrétien, attirent trop facilement le licencieux, que les gens du monde, quelque modérés qu’ils paraissent, aiment mieux ordinairement qu’on leur enveloppe, que de le supprimer entièrement.
On voit, en effet, par expérience, à quoi s’est enfin terminée toute la réforme de la comédie qu’on a voulu introduire de nos jours. Le licencieux grossier et manifeste est demeuré dans les farces, dont les pièces comiques tiennent beaucoup ; on ne peut goûter sans amour les pièces sérieuses, et tout le fruit des précautions d’un grand ministre qui a daigné employer ses soins à purger le théâtre, c’est qu’on y présente aux âmes infirmes des appâts plus cachés et plus dangereux.
C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner que l’Eglise ait improuvé en général tout ce genre de plaisirs : car, encore qu’elle restreigne ordinairement les punitions canoniques qu’elle emploie pour les réprimer, à certaines personnes, comme aux clercs, à certains lieux, comme aux églises, à certains jours, comme aux fêtes ; à cause que communément, ainsi que nous l’avons remarqué, par sa bonté et par sa prudence, elle épargne la multitude dans les censures publiques, néanmoins, parmi ces défenses, elle jette toujours des traits piquants contre ces sortes de spectacles, pour en détourner tous les fidèles. Saint Charles, qu’on allègue comme un de ceux dont la charitable condescendance entre pour un peu de temps dans le dessein de corriger la comédie, en perdit bientôt l’espérance ; et dans les soins qu’il prit de mettre à couvert des corruptions du théâtre, au moins le carême et les saints jours, il ne cesse d’en inspirer un dégoût universel, en appelant la comédie un reste de gentilité : non qu’il y eût à la lettre dans les spectacles de son temps des restes du paganisme ; mais parce que les passions qui ont formé les dieux des Gentils y règnent encore, et se font encore adorer par les chrétiens. Quelquefois, à l’exemple des anciens canons, dont il a pris tout l’esprit, il se contente de les appeler des spectacles inutiles : ludicra et inania spectacula, ne jugeant pas que les chrétiens, dont les affaires sont si graves, et doivent être jugées dans un tribunal si redoutable, puissent trouver de la place dans leur vie pour de si longs amusements, quand d’ailleurs ils ne seraient pas si remplis de tentations, soit grossières, soit délicates, et par là plus périlleuses, ni se passionner si violemment pour des choses vaines. Au reste, il range toujours ces malheureux divertissements parmi les attraits et les pépinières du vice ; illecebras et seminaria vitiorum ; et s’il ne frappe pas ceux qui s’y attachent des censures de l’Eglise, il les abandonne au zèle et à la censure des prédicateurs, à qui il ordonne de ne rien omettre pour inspirer de l’horreur de ces jeux pernicieux, en ne « cessant de les détester comme les sources des calamités publiques et des vengeances divines. Il admoneste les princes et les magistrats de chasser les comédiens, les baladins, les joueurs de farce, et autres pestes publiques, comme gens perdus et corrupteurs des bonnes mœurs, et de punir ceux qui les logent dans les hôtelleries. » Je ne finirais jamais si je voulais rapporter tous les titres dont il les note. Voilà les saintes maximes de la religion chrétienne sur la comédie. Ceux qui avaient espéré de lui trouver des approbations, ont pu voir que la clameur qui s’est élevée contre la Dissertation, et par la censure qu’elle a attirée à ceux qui ont avoué qu’ils en avaient suivi quelques sentiments, combien l’Eglise est éloignée de les supporter ; et c’est encore une preuve contre cette scandaleuse Dissertation, qu’encore qu’on l’attribue à un théologien, on ne lui ait pu donner des théologiens, mais de seuls poètes comiques pour approbateurs, ni la faire paraître autrement qu’à la tête, et à la faveur des comédies.
Mais c’en est assez sur ce sujet, quoiqu’il y ait encore à montrer une voie plus excellente. Pour déraciner tout à fait le goût de la comédie, il faudrait inspirer celui de la lecture de l’Evangile, et celui de la prière. Attachons-nous comme saint Paul à considérer Jésus l’auteur et le consommateur de notre foi : ce Jésus, qui ayant voulu prendre toutes nos faiblesses à cause de la ressemblance, à la réserve du péché, a bien pris nos larmes, nos tristesses, nos douleurs et jusqu’à nos frayeurs, mais n’a pris ni nos joies ni nos ris, et n’a pas voulu que ses lèvres, où la grâce était répandue, fussent dilatées une seule fois par un mouvement qui lui paraissait accompagné d’une indécence indigne d’un Dieu fait homme. Je ne m’étonne pas, car nos douleurs et nos tristesses sont très véritables, puisqu’elles sont de justes peines de notre péché ; mais nous n’avons point sur la terre, depuis le péché, de vrai sujet de nous réjouir : ce qui a fait dire au Sage : J’ai estimé le ris une erreur, et j’ai dit à la joie : Pourquoi me trompes-tu ? ou comme porte l’original : J’ai dit au ris : Tu es un fol, et à la joie : Pourquoi fais-tu ainsi ? pourquoi me transportes-tu comme un insensé, et pourquoi me viens-tu persuader que j’ai sujet de me réjouir, quand je suis accablé de maux de tous côtés ? Ainsi le Verbe fait chair, la Vérité éternelle manifestée dans notre nature, en a pu prendre les peines, qui sont réelles ; mais n’en a pas voulu prendre le ris et la joie, qui ont trop d’affinité avec la déception et avec l’erreur.
Jésus-Christ n’est pas pour cela demeuré sans agrément : Tout le monde était en admiration des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche ; et non seulement ses apôtres lui disaient : Maître, à qui irons-nous ? vous avez des paroles de vie éternelle ; mais encore ceux qui étaient venus pour se saisir de sa personne, répondaient aux Pharisiens, qui leur en avaient donné l’ordre : Jamais homme n’a parlé comme cet homme. Il parle néanmoins encore avec une tout autre douceur, lorsqu’il se fait entendre dans le cœur, et qu’il y fait sentir ce feu céleste dont David était transporté en prononçant ces paroles : Le feu s’allumera dans ma méditation. C’est là que naît dans les âmes pieuses, par la consolation du Saint-Esprit, l’effusion d’une joie divine, un plaisir sublime que le monde ne peut entendre, par le mépris de celui qui flatte les sens, un inaltérable repos dans la paix de la conscience et dans la douce espérance de posséder Dieu : nul récit, nulle musique, nul chant ne tient devant ce plaisir ; s’il faut, pour nous émouvoir, des spectacles, du sang répandu, de l’amour, que peut-on voir de plus beau ni de plus touchant que la mort sanglante de Jésus-Christ et de ses martyrs, que ses conquêtes par toute la terre et le règne de sa vérité dans les cœurs, que les flèches dont il perce et que les chastes soupirs de son Eglise et des âmes qu’il a gagnées, et qui courent après ses parfums ? Il ne faudrait donc que goûter ces douceurs célestes, et cette manne cachée, pour fermer à jamais le théâtre, et faire dire à toute âme vraiment chrétienne : Les pécheurs, ceux qui aiment le monde, me racontent des fables, des mensonges et des inventions de leur esprit, ou, comme lisent les Septante : Ils me racontent, ils me proposent des plaisirs ; mais il n’y a rien là qui ressemble à votre loi ; elle seule remplit les cœurs d’une joie qui, fondée sur la vérité, dure toujours.
Pour ceux qui voudraient de bonne foi qu’on réformât à fond la comédie, pour, à l’exemple des sages païens, y ménager à la faveur du plaisir des exemples et des instructions sérieuses pour les rois et pour les peuples, je ne puis blâmer leur intention : mais qu’ils songent qu’après tout, le charme des sens est un mauvais introducteur des sentiments vertueux. Les païens, dont la vertu était imparfaite, grossière, mondaine, superficielle, pouvaient l’insinuer par le théâtre ; mais il n’a ni l’autorité, ni la dignité, ni l’efficace qu’il faut pour inspirer les vertus convenables à des chrétiens. Dieu renvoie les rois à sa loi, pour y apprendre leurs devoirs : Qu’ils la lisent tous les jours de leur vie, qu’ils la méditent, nuit et jour comme un David : Qu’ils s’endorment entre ses bras, et qu’ils s’entretiennent avec elle en s’éveillant, comme un Salomon. Pour les instructions du théâtre, la touche en est trop légère, et il n’y a rien de moins sérieux, puisque l’homme y fait à la fois un jeu de ses vices et un amusement de la vertu.

condamner le théâtre : Bossuet, Maximes et Réflexions sur la comédie


Bossuet – Maximes et Réflexions sur la Comédie – 1694

IV. S’il est vrai que la représentation des passions agréables ne les excite que par accident.

Vous dites que ces représentations des passions agréables, et les paroles de passions dont on se sert dans la comédie, ne les excitent qu’indirectement, par hasard et par accident, comme vous parlez ; et que ce n’est pas leur nature de les exciter (p.46, 47) ; mais, au contraire, il n’y a rien de plus direct, de plus essentiel, de plus naturel à ces pièces, que ce qui fait le dessein formel de ceux qui les composent, de ceux qui les récitent, et de ceux qui les écoutent. Dites-moi, que veut un Corneille dans son Cid, sinon qu’on aime Chimène, qu’on l’adore avec Rodrigue, qu’on tremble avec lui, lorsqu’il est dans la crainte de la perdre, et qu’avec lui on estime heureux lorsqu’il espère de la posséder ? Le premier principe sur lequel agissent les poètes tragiques et comiques, c’est qu’il faut intéresser le spectateur, et si l’auteur ou l’acteur d’une tragédie ne le sait pas émouvoir, et le transporter de la passion qu’il veut exprimer, où tombe-t-il, si ce n’est dans le froid, dans l’ennuyeux, dans le ridicule, selon les règles des maîtres de l’art ? Aut dormitabo, aut ridebo, et le reste. Ainsi, tout le dessein d’un poète, toute la fin de son travail, c’est qu’on soit, comme son héros, épris des belles personnes, qu’on les serve comme des divinités ; en un mot, qu’on leur sacrifie tout, si ce n’est peut-être la gloire dont l’amour est plus dangereux que celui de la beauté même. C’est donc combattre les règles et les principes des maîtres, que de dire, avec la Dissertation, que le théâtre n’excite que par hasard et par accident les passions qu’il entreprend de traiter.
On dit, et c’est encore une objection de notre auteur (p.47), que l’Histoire, qui est si grave et si sérieuse, se sert de paroles qui excitent les passions, et qu’aussi vive à sa manière que la comédie, elle veut intéresser son lecteur dans les actions bonnes et mauvaises qu’elle représente. Quelle erreur de ne savoir pas distinguer entre l’art de représenter les mauvaises actions pour en inspirer de l’horreur, et celui de peindre les passions agréables d’une manière qui en fasse goûter le plaisir ? Que s’il y a des histoires qui, dégénérant de la dignité d’un si beau nom, entrent, à l’exemple de la comédie, dans le dessein d’émouvoir les passions flatteuses ; qui ne voit qu’il les faut ranger avec les romans et les autres livres corrupteurs de la vie humaine !
Si le but de la comédie n’est pas de flatter ces passions qu’on veut appeler délicates, mais le fond est si grossier, d’où vient que l’âge où elles sont le plus violentes, est aussi celui où l’on est touché le plus vivement par leur expression ? Mais pourquoi en est-on si touché, si ce n’est, dit Saint Augustin, qu’on y voit, qu’on y sent l’image, l’attrait, la pâture de ses passions ? et cela, dit le même saint, qu’est-ce autre chose qu’une déplorable maladie de notre cœur ; et la fiction au dehors est froide et sans agrément, si elle ne trouve au dedans une vérité qui lui réponde. C’est pourquoi ces plaisirs languissent dans un âge plus avancé, dans une vie plus sérieuse ; si ce n’est qu’on se transporte par un souvenir agréable dans ses jeunes ans, les plus beaux de la vie humaine à ne consulter que les sens, et qu’on en réveille l’ardeur qui n’est jamais tout à fait éteinte.
Si les peintures immodestes ramènent naturellement à l’esprit ce qu’elles expriment, et que, pour cette raison, on en condamne l’usage, parce qu’on ne les goûte jamais autant qu’une main habile l’a voulu, sans entrer dans l’esprit de l’ouvrier, et sans se mettre en quelque façon dans l’état qu’il a voulu peindre ; combien plus sera-t-on touché des expressions du théâtre, où tout paraît effectif, où ce ne sont point des traits morts et des couleurs sèches qui agissent, mais des personnages vivants, de vrais yeux, ou ardents, ou tendres et plongés dans la passion ; de vraies larmes dans les acteurs, qui en attirent d’aussi véritables dans ceux qui regardent ; enfin de vrais mouvements qui mettent en feu tout le parterre et toutes les loges : et tout cela, dites-vous, n’émeut qu’indirectement, et n’excite que par accident les passions ?
Dites encore que les discours qui tendent directement à allumer de telles flammes, qui excitent la jeunesse la jeunesse à aimer, comme si elle n’était pas assez insensée, qui lui font envier le sort des oiseaux et des bêtes que rien ne trouble dans leurs passions, et se plaindre de la raison et de la pudeur si importunes et si contraignantes ; dites que toutes ces choses et cent autres de cette nature, dont tous les théâtres retentissent, n’excitent les passions que par accident, pendant que tout crie qu’elles sont faites pour les exciter, et que, si elles manquent leur coup, les règles de l’art sont frustrées, et les auteurs et les acteurs travaillent en vain.
Je vous prie, que fait un acteur, lorsqu’il veut jouer naturellement une passion, que de rappeler autant qu’il peut celles qu’il a ressenties et que, s’il était chrétien, il aurait tellement noyées dans les larmes de la pénitence, qu’elles ne reviendraient jamais à son esprit, ou n’y reviendraient qu’avec horreur, au lieu que, pour les exprimer, il faut qu’elles lui reviennent avec tous leurs agréments empoisonnés, et toutes leurs grâces trompeuses ?
Mais tout cela, dira-t-on, paraît sur les théâtres comme une faiblesse. Je le veux ; mais il y paraît comme une belle, comme une noble faiblesse, comme la faiblesse des héros et des héroïnes, enfin comme une faiblesse si artificieusement changée en vertu, qu’on l’admire, qu’on lui applaudit sur tous les théâtres, et qu’elle doit faire une partie si essentielle des plaisirs publics, qu’on ne peut souffrir de spectacle où non seulement elle ne soit, mais encore où elle ne règne et n’anime toute l’action.
Dites que tout cet appareil n’entretient pas directement et par soi le feu de la convoitise, ou que la convoitise n’est pas mauvaise, et qu’il n’y a rien qui répugne à l’honnêteté et aux bonnes mœurs dans le soin de l’entretenir ; ou que le feu n’échauffe qu’indirectement, et que, pendant qu’on choisit les plus tendres expressions pour représenter la passion dont brûle un amant insensé, ce n’est que par accident que l’ardeur des mauvais désirs sort du milieu de ces flammes ; dites que la pudeur d’une jeune fille n’est offensée que par accident par tous les discours où une personne de son sexe parle de ses combats, où elle avoue sa défaite, et l’avoue à son vainqueur même, comme elle l’appelle. Ce qu’on ne voit point dans le monde, ce que celles qui succombent à cette faiblesse y cachent avec tant de soin, une jeune fille le viendra apprendre à la comédie. Elle le verra, non plus dans les hommes, à qui le monde permet tout, mais dans une fille qu’on montre comme modeste, comme pudique, comme vertueuse, en un mot dans une héroïne ; et cet aveu, dont on rougit dans le secret, est jugé digne d’être révélé au public, et d’emporter, comme une nouvelle merveille, l’applaudissement de tout le théâtre.

V.
Si la comédie d’aujourd’hui purifie l’amour sensuel en le faisant aboutir au mariage

Je crois qu’il est assez démontré que la représentation des passions agréables porte naturellement au péché, quand ce ne serait qu’en flattant et en nourrissant de dessein prémédité la concupiscence, qui en est le principe. On répond que, pour prévenir le péché, le théâtre purifie l’amour ; la scène, toujours honnête dans l’état où elle paraît aujourd’hui, ôte à cette passion ce qu’elle a de grossier et d’illicite, et ce n’est, après tout, qu’une innocente inclination pour la beauté, qui se termine au nœud conjugal. Du moins donc, selon ces principes, il faudra bannir des chrétiens les prostitutions dont les comédies italiennes ont été remplies, même de nos jours, et qu’on voit encore toutes crues dans les pièces de Molière : on réprouvera les discours, où ce rigoureux censeur des grands canons, ce grave réformateur des mines et des expressions de nos précieuses, étale cependant au plus grand jour les avantages d’une infâme tolérance dans les maris, et sollicite les femmes à de honteuses vengeances contre leurs jaloux. Il a fait voir à notre siècle le fruit qu’on peut espérer de la morale du théâtre, qui n’attaque que le ridicule du monde, en lui laissant cependant toute sa corruption. La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien, qui, en jouant son Malade imaginaire ou son Médecin par force, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourur peu d’heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez. Ceux qui ont laissé sur la terre de plus riches monuments n’en sont pas plus à couvert de la justice de Dieu : ni les beaux vers, ni les beaux chants ne servent de rien devant lui, et il n’épargnera pas ceux qui, en quelque manière que ce soit, auront entretenu la convoitise. Ainsi vous n’éviterez pas son jugement, qui que vous soyez, vous qui plaidez la cause de la comédie, sous prétexte qu’elle se termine ordinairement par le mariage. Car encore que vous ôtiez en apparence à l’amour profane ce grossier et cet illicite dont on aurait honte, il en est inséparable sur le théâtre. De quelque manière que vous vouliez qu’on le tourne et qu’on le dore, dans le fond, ce sera toujours, quoi qu’on puisse dire, la concupiscence de la chair, que saint Jean défend de rendre aimable, puisqu’il défend de l’aimer. Le grossier que vous en ôtez ferait horreur, si on le montrait ; et l’adresse de le cacher ne fait qu’y attirer les volontés d’une manière plus délicate, et qui n’en est que plus périlleuse lorsqu’elle paraît plus épurée. Croyez-vous, en vérité, que la subtile contagion d’un mal dangereux demande toujours un objet grossier, ou que la flamme secrète d’un cœur trop disposé à aimer, en quelque manière que ce puisse être, soit corrigée ou ralentie par l’idée du mariage que vous lui mettez devant les yeux dans vos héros et vos héroïnes amoureuses ? Vous vous trompez. Il ne faudrait point nous réduire à la nécessité d’expliquer des choses auxquelles il serait bon de ne penser pas. Mais, puisqu’on croit tout sauver par l’honnêteté nuptiale, il faut dire qu’elle est inutile en cette occasion. La passion ne saisit que son propre objet ; la sensualité est seule excitée, et, s’il ne fallait que le saint nom du mariage pour mettre à couvert les démonstrations de l’amour conjugal, Isaac et Rébecca n’auraient pas caché leurs jeux innoncents et les témoignages mutuels de leurs pudiques tendresses. C’est pour vous dire, que le licite, loin d’empêcher son contraire, le provoque ; en un mot, ce qui vient par réflexion n’éteint pas ce que l’instinct produit ; et vous pouvez dire à coup sûr, de tout ce qui excite le sensible dans les comédies les plus honnêtes, qu’il attaque secrètement la pudeur. Que ce soit ou de plus loin ou de plus près, il n’importe ; c’est toujours là que l’on tend : par la pente du cœur humain à la corruption, on commence par se livrer aux impressions de l’amour sensuel ; le remède des réflexions ou du mariage vient trop tard : déjà le faible du cœur est attaqué, s’il n’est vaincu, et l’union conjugale, trop grave et trop sérieuse pour passionner un spectateur qui ne cherche que le plaisir, n’est que par façon et pour la forme dans la comédie.
Je dirais plus ; quand il s’agit de remuer le sensible, le licite tourne à dégoût, l’illicite devient un attrait. Si l’eunuque de Térence avait commencé par une demande régulière de sa Pamphile, ou quel que soit le nom de son idole, le spectateur serait-il transporté comme l’auteur de la comédie ? On prendrait moins de sa part à la joie de ce hardi jeune homme, si elle n’était imprévue, inespérée, défendue et emportée par la force. Si l’on ne propose pas dans nos comédies des violences semblables à celles-là, on en fait imaginer d’autres, qui ne sont pas moins dangereuses, et ce sont celles qu’on fait sur le cœur qu’on tâche à s’arracher mutuellement, sans songer si l’on a droit d’en disposer, ni si on n’en pousse pas les désirs trop loin. Il faut toujours que les règles de la véritable vertu soient méprisées par quelque endroit pour donner au spectateur le plaisir qu’il recherche. Le licite et le régulier le ferait languir, s’il était pur : en un mot, toute comédie, selon l’idée de nos jours, veut inspirer le plaisir d’aimer ; on en regarde les personnages, non pas comme gens qui épousent, mais comme amants ; et c’est amant qu’on veut être, sans songer à ce qu’on pourra devenir après.

VI
Ce que c’est que les mariages du théâtre

Mais il y a encore une autre raison plus grave et plus chrétienne qui ne permet pas d’étaler la passion de l’amour, même par rapport au licite ; c’est, comme l’a remarqué, en traitant la question de la comédie, un habile homme de nos jours ; c’est, dis-je, que le mariage présuppose la concupiscence, qui, selon les règles de la foi, est un mal auquel il faut résister, contre lequel par conséquent il faut armer le chrétien. C’est un mal, dit saint Augustin, dont l’impureté use mal, dont le mariage use bien, et dont la virginité et la continence font mieux de n’user point du tout. Qui étale, bien que ce soit pour le mariage, cette impression de beauté sensible qui force à aimer, et qui tâche à la rendre agréable, veut rendre agréable la concupiscence et la révolte des sens. Car c’en est une manifeste que de ne pouvoir ni ne vouloir résister à cet ascendant auquel on assujettit dans les comédies les âmes qu’on appelle grandes. Ces doux et invincibles penchants de l’inclination, ainsi qu’on les représente, c’est ce qu’on veut faire sentir, et ce qu’on veut rendre aimable ; c’est-à-dire qu’on veut rendre aimable une servitude qui est l’effet du péché, qui porte au péché, et on flatte une passion qu’on ne peut mettre sous le joug que par des combats qui font gémir les fidèles, même au milieu des remèdes. N’en disons pas davantage, les suites de cette doctrine font frayeur ; disons seulement que ces mariages qui se rompent, ou qui se concluent dans les comédies, sont bien éloignés de celui du jeune Tobie et de la jeune Sara : Nous sommes, disent-ils, enfants des saints et il ne nous est pas permis de nous unir commes les Gentils. Qu’un mariage de cette sorte, où les sens ne dominent pas, serait froid sur nos théâtres ! Mais aussi que les mariages des théâtres sont sensuels, et qu’ils paraissent scandaleux aux vrais chrétiens ! Ce qu’on y veut, c’en est le mal ; ce qu’on y appelle les belles passions, sont la honte de la nature raisonnable : l’empire d’une fragile et fausse beauté, et cette tyrannie qu’on y étale sous les plus belles couleurs, flatte la vanité d’un sexe, dégrade la dignité de l’autre, et asservit l’un et au l’autre au règne des sens.

mercredi 25 janvier 2012

Condamner le théâtre : Introduction de L'Eglise et le théâtre d'Urbain et Levesque (1930) (3)


u  Bossuet et Caffaro
Janvier 1694 : Boursault, considéré par certains comme l’héritier de Molière, publie un recueil de comédies, précédée d’une Lettre d’un théologien illustre par sa qualité et par son mérite, consulté par l’auteur pour savoir si la comédie peut être permise ou doit être absolument défendue.
Compte rendu dans le Journal des savants.
Démontrer que la comédie, épurée comme elle l’était, était un divertissement légitime.
5 septembre 1693 : mort de Jean-Baptiste Raisin, acteur ayant contribué au succès de la comédié Esope à la ville de Boursault ; les derniers sacrements et la sépulture chrétienne ne lui sont accordés qu’après signature devant notaires de la promesse de renoncer au théâtre.
La Lettre provoque un scandale important. On soupçonne François Caffaro, théatin et confesseur du maréchal duc d’Humières, d’en être l’auteur.

Multiplication des condamnations :
Fléchier : « J’ai lu la lettre du P.Caffaro. Je ne regarde point le langage, qui est assez bon et meilleur qu’il n’appartient à un étranger. Mais son opinion est bien expliquée et bien soutenue ; il n’oublie rien de ce qui peut servir à sa cause, et, à quelques endroits près, cette dissertation est fort raisonnable ; mais je ne sais s’il était expédient de la faire imprimer. Ces sortes de doctrines, quoique appuyées sur les principes des théologiens, peuvent ôter à des âmes timorées la retenue et les scrupules qu’elles ont, et favoriser le relâchement, le libertinage, ou du moins l’oisiveté des gens du monde. Il faut laisser à décider ces sortes d’affaires dans le confessionnal, et ne pas les abandonner au jugement d’une infinité de personnes qui se prévalent de tout et qui ne sont pas assez sages pour s’arrêter à ce qu’il y a de juste et de permis dans une opinion indulgente, et pour observer toute la modération que l’auteur demande. » (Œuvres de Fléchier, édit. Ducreux, Nîmes, 1782, in-8, t.X, p.62 et 63)

Les adversaires du P. Caffaro s’adressent à la faculté de théologie et obtiennent une décision motivée, qui est un véritable traité (20 mai 1694).
La dissertation est déférée à l’officialité.
Les réfutations – toutes anonymes – de la dissertation se succèdent : six dans la seule année 1694 + celle de Bossuet.
-          Réponse à la lettre du théologien défenseur de la comédie (Henri Lelevel)
-          Réfutation d’un écrit favorisant la comédie ( le P. Charles de La Grange)
-          Lettre d’un docteur de Sorbonne à une personne de qualité sur le sujet de la comédie (Jean Gerbais)
-          Décision faite en Sorbonne touchant la comédie, du 20 mai 1694, avec la Réfutation des sentiments relâchés d’un nouveau théologien (Laurent Pérugier)
-          Discours sur la comédie, où l’on voit la réponse au théologien qui la défend, avec l’histoire du théâtre ( le P. Pierre Le Brun)
-          Sentiments de l’Eglise et des saints Pères pour servir de décision sur la comédie et les comédiens, opposés à ceux de la lettre qui a paru à ce sujet depuis quelques mois (Pierre Coustel)

9 mai 1694 : lettre confidentielle de Bossuet à Caffaro, le sommant de se rétracter. Le 11 mai, réponse de Caffaro, désavouant sa dissertation - le compte rendu dans le Journal des savants ; lettre en français et en latin à l’archevêque de Paris.
Caffaro est interdit du confessional et de chaire et est remplacé comme professeur dans son couvent.

Bossuet : laisse circuler les copies de la lettre adressée à Caffaro
Août 1694 : Maximes et réflexions sur la Comédie.

Bossuet et le théâtre :
-          jusqu’à son sous-diaconat fréquente le théâtre.
-          1698 : assiste chez le duc et la duchesse du Maine à une représentation de Tartuffe
-          Au Carnaval de 1702 : se fait lire lors d’un grand dîner Pénélope de l’abbé Genest :
« Un prélat qui est une des plus grandes lumières de l’Eglise, et qui avait lui-même écrit contre le théâtre, m’a dit, après avoir entendu plusieurs fois lire Pénélope, qu’il ne craindrait pas de lui donner son approbation, la regardant comme un ouvrage utile aux mœurs. »
-          1703 : présent à deux représentations chez la duchesse du Maine, dont Tartuffe.
La publication ne fait pas sensation : le Journal des savants se contente de l’annoncer sans publier d’analyse.

François Gacon, prieur de Baillon (Oise) adresse une épître à Bossuet : déplacer l’objet du scandale : nécessité de réformer les mœurs des prélats avant de condamner les comédiens et la fréquentation des théâtres.

Vous qui prêchez sans cesse un enfer aux chrétiens,
Et goûtez cependant les douceurs de la vie,
Etant si bons comédiens
Laissez en paix la comédie.

Leibniz : « Il me semble que la comédie fournit un excellent moyen d’instruire les hommes. C’est pourquoi je crois qu’il faut plutôt songer à la rectifier qu’à la rejeter. » (Correspondanceavec l’électrice Sophie de Brunswick Lunebourg, édit. Onno Klopp, Hanovre, s.d. (1874), t.I, p.307, septembre 1694)

Dans la foulée de Bossuet, Noailles, archevêque de Paris, Guy de Sève, évêque d’Arras, prononcent des mandements contre le théâtre.

u  Cependant, peu d’effets de cette campagne anti-théâtrale,
Succès public.
Durant le XVIIIe, s’étend l’usage de donner des représentations dans les collèges, à l’exemple des Jésuites, dans les séminaires et dans les couvents.
Cf. Les Nouvelles ecclésiastiques, au mot Comédie, la liste des pièces données.

Défense du théâtre : Caractères tirés de l’Ecriture sainte et appliqués aux mœurs de ce siècle, Paris, 1698, in-12, p.148 et 149.
Les comédiens considérés comme de précieux auxiliaires des prédicateurs pour combattre le vice.
« Jeux et luxe, bassette et lansquenet, mouches et fard, coiffures fantasques et nudités de gorge, bal, comédie et opéra, sujet ordinaire de la morale de nos prédicateurs, je vous abandonne à leur zèle, trop muet, hélas ! sur tant d’horreurs qui me font dire que notre siècle serait en quelque sorte heureux, si l’honnêteté des mœurs en était quitte pour ces autres déréglements. Mais, si les ministres de l’Evangile se taisent et se plaignent, peut-être qu’ils n’ont pas la liberté prophétique de tout dire, la Providence a permis que la liberté comédienne et satirique y ait suppléé, et que le siècle ne passât point sans se voir reprocher publiquement sa corruption toute entière. »

Boileau : contreverse avec le P.Massillon et l’avocat de Losme de Monchesnay

« Croyez-moi, Monsieur, attaquez nos tragédies et nos comédies, puisqu’elles sont ordinairement fort vicieuses, mais n’attaquez point la tragédie et la comédie en général, puisqu’elles sont d’elles-mêmes indifférentes, comme le sonnet et les odes, et qu’elles ont quelquefois rectifié l’homme plus que les meilleures prédications [...] Il n’est pas concevable de combien de mauvaises choses la comédie a guéri les hommes capables d’être guéris, car j’avoue qu’il y en a que tout rend malades. Enfin, Monsieur, je vous soutiens, quoi qu’en dise le P. Massillon, que le poème dramatique est une poésie indifférente de soi-même et qui n’est mauvaise que par le mauvais usage qu’on en fait. Je soutiens que l’amour, exprimé chastement dans cette poésie, non seulement n’excite point l’amour, mais peut beaucoup contribuer à guérir de l’amour les esprits bien faits, pourvu qu’on n’y répande point d’images, ni de sentiments voluptueux. Que s’il y a quelqu’un qui ne laisse pas, malgré cette précaution, de s’y corrompre, la faute vient de lui, et non pas de la comédie [...]. » (Lettres à Monchesnay, sept. 1707, d’après le P. Desmolets, Mémoires, t.VII, 2e partie, p.271)

Voltaire : Dictionnaire philosophique, article Politique des spectacles.

vendredi 13 janvier 2012

Condamner le théâtre : Introduction de L'Eglise et le théâtre d'Urbain et Levesque (1930) (1)

Prise de notes de l'introduction de L'Eglise et le théâtre d'Urbain et Levesque (1930), édition des textes relatifs à la querelle du théâtre autour de Caffaro et Bossuet.
Je reprends une partie des citations données dans cette longue introduction


Charles Urbain et Eugène Levesque – L’Eglise et le théâtre

Introduction

Renaissance des spectacles et du théâtre après les guerres civiles, sous Henri IV et Louis XIII :
Ø  Etablissement de théâtres permanents
Ø  Troupes ambulantes
Ø  Importance du nombre d’auteurs dramatiques.
(rf. Charles Sorel, Biblothèque française, 1664, p.183 : les auteurs acceptent que leur nom figure à l’affiche)
Mais toujours mépris pour les comédiens (rf. J-Pierre Camus, Les Leçons exemplaires, 1632, p.461 et suiv. ; l’abbé de L*** P***, Décision faite en Sorbonne touchant la comédie, Paris, 1694)
Pour le statut des comédiens, déclaration royale du 16 avril 1641.

« Les continuelles bénédictions qu’il plaît à Dieu épandre sur notre règne, nous obligeant de plus en plus à faire tout ce qui dépend de nous pour retrancher tous les dérèglements par lesquels il peut être offensé ; la crainte que nous avons que les comédies qui se représentent utilement pour le divertissement des peuples, soient quelquefois accompagnées de représentations peu honnêtes qui laissent de mauvaises impressions dans les esprits, fait que nous sommes résolus de donner les ordres requis pour éviter tels inconvénients. A ces causes,.. faisons... défenses à tous comédiens de représenter aucunes actions malhonnêtes, ni d’user d’aucunes paroles lascives ou à double entente, qui puissent blesser l’honnêteté publique ; et ce sur peine d’être déclarés infâmes et autres peines qu’il y écherra ; enjoignons à nos juges, chacun en son détroit, de tenir la main à ce que notre volonté soit religieusement exécutée ; et, en cas que les dits comédiens contreviennent à notre présente ordonnance, nous voulons et entendons que nos dits juges leur interdisent le théâtre et procèdent contre eux par telles voies qu’ils aviseront à propos, selon la qualité de l’action, sans néanmoins qu’ils puissent ordonner plus grandes peines que l’amende et le bannissement ; et en cas que lesdits comédiens règlent tellement les actions du théâtre qu’elles soient du tout exemptes d’impuretés, nous voulons que leur exercice, qui peut innocemment divertir nos peuples de diverses occupations mauvaises, ne puisse leur être imputé à blâme, ni préjudice à leur réputation dans le commerce public ; ce que nous faisons afin que le désir qu’ils auront d’éviter le reproche qu’on leur a fait jusqu’ici, leur donne autant de sujet de se contenir dans les termes de leur devoir ès représentations publiques qu’ils feront, que la crainte des peines qui leur seraient inévitables, s’ils contrevenaient à la présente déclaration. »
La gazette de Renaudot : « Le soin des plus grandes choses n’empêchant pas aussi Sa Majesté de penser aux moindres, et sachant que la comédie, depuis qu’on a banni des théâtres tout ce qui pouvait souiller les oreilles plus délicates, est un des plus innocents divertissements et le plus agréable à sa bonne ville de Paris, sa bonté est telle qu’il y veut entretenir trois bandes de comédiens, la première à l’Hôtel de Bourgogne, la deuxième aux marais du Temple, de laquelle Mondory ouvrit le théâtre dimanche dernier, et la troisième au faubourg Saint-Germain. » (La Gazette, 6 janvier 1635)

1639

Instruction chrestienne touchant les spectacles publics, André Rivet
Ø  Reprise des arguments des Pères de l’Eglise
Ø  Blâme les obscénités sur scène
Ø  Condamne les pièces tirées de l’Ecriture et de la vie des saints : « n’étant pas convenable que les gestes des saints soient représentés par des hommes infâmes. »
(citation de Voltaire, Dictionnaire philosophique, art. Police des spectacles)
Apologie du théâtre par Monsieur de Scudéry
Ø  Les raisons invoquées par les Pères n’existent plus
Ø  Citations de Pères de l’Eglise plus indulgents (en fait, ils sont favorables davantage à la poésie qu’à l’art dramatique)
Ø  Distinction nécessaire entre les comédiens et les bouffons, bateleurs, délice du menu peuple.
Ø  Le théâtre n’est pas seulement un divertissement mais aussi une école de vertu.
« Lorsque la comédie sera composée, récitée et écoutée d’une façon approchante de celle dont j’ai parlé, je ne craindrai point de dire d’elle ce que j’en ai dit autrefois, qu’elle est l’objet de la vénération de tous les siècles vertueux, le divertissement des empereurs et des rois, l’occupation des grands esprits, le tableau des passions, l’image de la vie humaine, l’histoire parlante, la philosophie visible, le fléau du vice et le trône de la vertu. »

Lettre de Balzac à Mondory après le succès du Cid.
« J’ai plusieurs raisons de vous estimer, et pense le pouvoir faire du consentement de nos plus sévères écoles, puisque, ayant nettoyé notre scène de toutes sortes d’ordures, vous pouvez vous glorifier d’avoir réconcilié la comédie avec les dévots et la volupté avec la vertu ; pour moi, qui ai besoin de plaisir et n’en désire pas prendre néanmoins qui ne soit bien purifié et que l’honnêteté ne permette, je vous remercie avec le public du soin que vous avez de préparer de si agréable remèdes à la tristesse et aux autres fâcheuses passions. » (lettre du 15 décembre 1636)

« Les compositions de ce genre ne sont plus ce qu’elles étaient il y a trente ans ; la comédie est devenue belle en vieillissant, et sa beauté est aujourd’hui d’accord avec son honneur : aucune de ses actions n’est licencieuse, aucune de ses paroles déshonnête ; au contraire, la licence et l’infamie sont l’objet de ses censures, et je ne crains point de dire qu’elle est tellement épurée qu’une fille la peut voir avec moins de scandale qu’elle ne parlerait à un capucin à la porte de son couvent. » Les Songes des hommes éveillés, Paris, 1646.

Les scrupules d’Anne d’Autriche à aller à la comédie : remontrance de son curé, mais des évêques la rassurent (Mémoires de Mme de Motteville)