jeudi 21 avril 2011

L'Affaire Aragon 1932

Voici le tract publié par les surréalistes en janvier 1932 après l'inculpation d'Aragon d'excitation de militaires à la désobéissance et de provocation au meurtre, suite à la publication de "Front rouge".

On peut trouver l'intégralité des tracts surréalistes sur le site Mélusine de Paris III.

Ce qui m'intéresse dans ce tract, c'est la difficile position que tentent de tenir les surréalistes face à l'inculpation dont est victime Aragon. Il s'agit d'une part de récuser la possibilité de juger la parole poétique à la même aune que le langage ordinaire en affirmant la spécificité du langage poésie qui se refuse à la lecture littérale - rappel des "déterminations historiques" qui définissent la nature de la parole poétique aujourd'hui comme "répresentations extrêmes", "déchaînement de mouvements intérieurs violents". De même, le poème d'Aragon ne doit pas être lu comme un appel à la violence, à la révolte - mais comme une description objectif du réel, ou plus exactement comme la préfiguration de ce que sera inéluctablement le cours du réel. Ce premier mouvement de l'argumentation tend à déresponsabiliser le poète, dont la parole est finalement déterminée par la situation objective de la poésie dans le siècle et par le réel lui-même. Le poète n'est pas plus responsable de ce qu'il énonce que la Pythie quand elle se fait l'intermédiaire de la parole divine.

Par ailleurs, il faut pour les signataires du tract éviter la conséquence qui pourrait paraître logique de ce qui précède - l'irresponsabilité du poète - et réaffirmer l'engagement du poète dans le réel, du "surréalisme au service de la révolution." Une telle conception de l'art enfermé dans sa "tour d'ivoire" est attribuée au pouvoir bourgeois et conçue comme un moyen de tenir la littérature à l'écart du réel social et politique.

D'où le sentiment de contradiction interne à la lecture de ce texte : il s'agit à la fois de défendre Aragon en soustrayant la parole poétique au pouvoir judiciaire et en même temps de ne pas paraître transiger à une conception engagée de la littérature - échapper au reproche d'être enfermé dans la littérature pure.

L'Affaire Aragon

On ne s'avisait pas jusqu'à ces derniers jours que la phrase poétique, soumise qu'elle est à ses déterminations concrètes particulières, obéissant comme elle fait par définition aux lois d'un langage exalté, courant ses risques propres dans le domaine de l'interprétation où ne parvient aucunement à l'épuiser la considération de son sens littéral, - on ne s'avisait pas que la phrase poétique pût être jugée sur son contenu immmédiat et au besoin incriminée judiciairement au même titre que toute autre forme mesurée d'expression. Les seules poursuites intentées contre Baudelaire nous rendent conscients du ridicule auquel se fût exposée une législation qui, dans son impuissance, eût demandé compte à Rimbaud, à Lautréamont, des élans destructeurs qui passent dans leur oeuvre, ces élans assimilés pour la circonstance à divers crimes de droit commun. La poésie lyrique qui, au vingtième siècle, en France, ne saurait, de par ses déterminations historiques, vivre que de représentations extrêmes et se produire que comme déchaînement de mouvements intérieurs violents, va-t-elle tout à coup se trouver en butte aux persécutions réservées encore à ce qui constitue les formes d'expression exacte de la pensée ? Considérant le peu d'intelligence des textes poétiques que l'on peut s'attendre à trouver chez ceux qui prétendraient en juger non plus selon la qualité artistique ou humaine mais selon la lettre, de manière à pouvoir leur opposer tel ou tel article du code, il y a lieu de se demander si pour la première fois le poète lui-même ne va pas cesser de s'appartenir, ne va pas être enjoint de payer d'une véritable désertion morale le droit de ne pas passer sa vie en prison.

Le 16 janvier 1932, le juge d'instruction Benon inculpe notre ami Aragon d'excitation de militaires à la désobéissance et de provocation au meurtre dans un but de propagande anarchiste. Le motif donné à cette inculpation est la publication de son poème « Front Rouge » (1) dans Littérature de la Révolution mondiale, revue saisie par la police en novembre dernier. Il est à peine nécessaire de souligner que ce poème, écrit à la gloire de l'U.R.S.S. et célébrant, outre ses conquêtes actuelles, les conquêtes futures du Prolétariat, se défend rigoureusement de militer en faveur de l'attentat individuel et se borne à anticiper sur une partie des événements qui marqueront en France, le jour venu, la prise du pouvoir. Rien de moins extraordinaire, de moins partial, que l'analogie entre deux mouvements révolutionnaires appelés à se succéder dans l'histoire aux dépens des mêmes catégories d'individus. Aragon n'a pu faire là qu'acte de représentation visuelle, que tenter d'exprimer un moment de conscience unanime. Il s'est fait l'interprète objectif de l'épisode terminal d'une lutte qu'il lui appartient à peine de passionner. Voilà pourtant tout ce sur quoi le gouvernement républicain se fonde pour faire peser sur lui la menace de plusieurs années de prison. Une inculpation si neuve, si scandaleuse, - jamais à notre connaissance un poète français n'a encouru pour ses écrits une si lourde peine - n'a été mentionnée que par un seul journal bourgeois : Le Populaire. Celui-ci, d'ailleurs, prévient aimablement le parquet de la Seine qu'il a eu tort de « prendre au sérieux ces roulades poétiques », car « M. Louis Aragon se couronnera des épines du martyr » et « essaiera d'exploiter sa petite mésaventure ».

C'est ainsi qu'épaulée une fois de plus par les « socialistes », la bourgeoisie entend, par le moyen de ses policiers, de ses juges et bientôt de ses geôliers, démontrer aux poètes qu'ils doivent éprouver un dégoût invincible pour les luttes sociales, se livrer à l'expérimentation pure dans leur « tour d'ivoire » et se réclamer uniquement de « l'art pour l'art ». Le surréalisme n'a jamais cessé de s'élever contre ces points de vue et son attitude a été, à cet égard, si nette qu'au cours de ces derniers dix-huit mois, cette même bourgeoisie a fait interdire le film surréaliste « L'Age d'or », condamner tel d'entre nous à trois mois de prison, qu'elle a refusé un passeport à tel autre, révoqué tel autre encore de son poste de professeur.

Surréalistes, nous nous déclarons solidaires de la totalité du poème « Front Rouge » puisque aussi bien, aux termes mêmes de l'inculpation, c'est la totalité de ce poème qui est à retenir. Nous saisissons cette occasion de dénoncer - et nous voudrions pour cela emprunter les mots magnifiques de « Front Rouge » - la pourriture capitaliste et spécialement celle du capitalisme français impérialiste et colonisateur et d'appeler de toutes nos forces à la préparation de la Révolution prolétarienne sous la conduite du Parti Communiste (S.F.I.C.), d'une Révolution à l'image de l'admirable Révolution russe qui construit dès maintenant le socialisme sur un sixième du globe. (*)

Maxime Alexandre, André Breton, René Char, René Crevel, Paul Eluard, Georges Malkine, Pierre de Massot, Benjamin Péret, Georges Sadoul, Yves Tanguy, André Thirion, Pierre Unik.

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(*) Quelle que soit à cet égard notre position, que nous maintenons inébranlable et qu'il est de notre devoir le plus élémentaire de préciser en la circonstance, nous pensons que, parmi ceux même qui ne sauraient la reconnaître pour leur, il en est qui, sur la seule valeur intellectuelle et morale représentée à leurs yeux par Aragon, sinon par nous, aimeraient joindre leur protestation à la nôtre. Nous leur serions reconnaissants de vouloir bien nous retourner la feuille ci-jointe, revêtue de leur signature et de celle de leurs amis.

L'inculpation d'Aragon pour son poème « Front Rouge » paru dans la revue Littérature de la Révolution mondiale, inculpation qui l'expose à une peine de cinq ans de prison, constitue en France un fait sans précédent.

Nous nous élevons contre toute tentative d'interprétation d'un texte poétique à des fins judiciaires et réclamons la cessation immédiate des poursuites.

[Janvier 1932]

Extraits du réquisitoire d'Ernest Pinard, procès de Madame Bovary (3) : conclusion


Voici la fin du réquisitoire de Pinard. Développement de l'argument précédent : la conclusion de l'oeuvre ne saurait être considérée comme morale car, tout représentant d'une autorité quelconque (l'honneur conjugal, l'opinion publique, la religion) étant disqualifié, aucun personnage ne peut être opposé à Mme Bovary ; l'oeuvre s'achève par le triomphe de l'héroïne.
Le dernier point de ce développement passe à un autre point puisqu'il envisage le point de vue de l'auteur dont Pinard souligne à juste titre l'absence dans l'oeuvre.

Cette absence de jugement du personnage principal à l'intérieur de l'oeuvre conduit Pinard à la conclusion de son réquisitoire : Emma Bovary triomphant au sein de l'oeuvre - puisqu'aucun système de valeur ne peut lui être opposé -, l'oeuvre - et le personnage - doivent être jugés par des principes extérieurs : la morale chrétienne considérée comme le fondement de la société - derrière le christianisme ce sont les valeurs sociales qui sont affirmées ; l'adultère et le suicide étant condamnés comme atteintes à la cohésion sociale.

L'ensemble s'achève par une condamnation de la littérature réaliste, définie comme une littérature s'étant libérée de toute règle - morale.

Serait-ce au nom de l'honneur conjugal que le livre serait condamné ? Mais l'honneur conjugal est représenté par un mari béat, qui, après la mort de sa femme, rencontrant Rodolphe, cherche sur le visage de l'amant les traits de la femme qu'il aime (livr. du 15 décembre, p. 289). Je vous le demande, est ce au nom de l'honneur conjugal que vous pouvez stigmatiser cette femme, quand il n'y a pas dans le livre un seul mot où le mari ne s'incline devant l'adultère.

Serait-ce au nom de l'opinion publique ? Mais l'opinion publique est personnifiée dans un être grotesque, dans le pharmacien Homais, entouré de personnages ridicules que cette femme domine.

Le condamnerez-vous au nom du sentiment religieux ? Mais ce sentiment, vous l'avez personnifié dans le curé Bournisien, prêtre à peu près aussi grotesque que le pharmacien, ne croyant qu'aux souffrances physiques, jamais aux souffrances morales, à peu près matérialiste.

Le condamnerez-vous au nom de la conscience de l'auteur ? Je ne sais pas ce que pense la conscience de l'auteur ; mais, dans son chapitre X, le seul philosophique de l'oeuvre (livr. du 15 décembre), je lis la phrase suivante : « Il y a toujours après la mort de quelqu'un comme une stupéfaction qui se dégage, tant il est difficile de comprendre cette survenue du néant et de se résigner à y croire. »

Ce n'est pas un cri d'incrédulité, mais c'est du moins un cri de scepticisme. Sans doute il est difficile de le comprendre et d'y croire ; mais, enfin, pourquoi cette stupéfaction qui se manifeste à la mort ? Pourquoi ? Parce que cette survenue est quelque chose qui est un mystère, parce qu'il est difficile de le comprendre et de le juger, mais il faut s'y résigner. Et moi je dis que si la mort est la survenue du néant, que si le mari béat sent croître son amour en apprenant les adultères de sa femme, que si l'opinion est représentée par des êtres grotesques, que si le sentiment religieux est représenté par un prêtre ridicule, une seule personne a raison, règne, domine : c'est Emma Bovary. Messaline a raison contre Juvénal.

Voilà la conclusion philosophique du livre, tirée non par l'auteur, mais par un homme qui réfléchit et approfondit les choses, par un homme qui a cherché dans le livre un personnage qui pût dominer cette femme. Il n'y en a pas. Le seul personnage qui y domine, c'est madame Bovary. Il faut donc chercher ailleurs que dans le livre, il faut chercher dans cette morale chrétienne qui est le fond des civilisations modernes. Pour cette morale, tout s'explique et s'éclaircit.

En son nom l'adultère est stigmatisé, condamné, non pas parce que c'est une imprudence qui expose à des désillusions et à des regrets, mais parce que c'est un crime pour la famille. Vous stigmatisez et vous condamnez le suicide, non pas parce que c'est une folie, le fou n'est pas responsable ; non pas parce que c'est une lâcheté, il demande quelquefois un certain courage physique, mais parce qu'il est le mépris du devoir dans la vie qui s'achève, et le cri de l'incrédulité dans la vie qui commence.

Cette morale stigmatise la littérature réaliste, non pas parce qu'elle peint les passions : la haine, la vengeance, l'amour ; le monde ne vit que là-dessus, et l'art doit les peindre ; mais quand elle les peint sans frein, sans mesure. L'art sans règle n'est plus l'art ; c'est comme une femme qui quitterait tout vêtement. Imposer à l'art l'unique règle de la décence publique, ce n'est pas l'asservir, mais l'honorer. On ne grandit qu'avec une règle. Voilà, messieurs, les principes que nous professons, voilà une doctrine que nous défendons avec conscience.

Extraits du réquisitoire d'Ernest Pinard, procès de Madame Bovary (2)

La question de la moralité du roman

Ma tâche remplie, il faut attendre les objections ou les prévenir. On nous dira comme objection générale : mais, après tout, le roman est moral au fond, puisque l'adultère est puni ?

A cette objection, deux réponses : je suppose l'oeuvre morale, par hypothèse, une conclusion morale ne pourrait pas amnistier les détails lascifs qui peuvent s'y trouver. Et puis je dis : l'oeuvre au fond n'est pas morale.

Je dis, messieurs, que des détails lascifs ne peuvent pas être couverts par une conclusion morale, sinon on pourrait raconter toutes les orgies imaginables, décrire toutes les turpitudes d'une femme publique, en la faisant mourir sur un grabat à l'hôpital. Il serait permis d'étudier et de montrer toutes ses poses lascives ! Ce serait aller contre toutes les règles du bon sens. Ce serait placer le poison à la portée de tous et le remède à la portée d'un bien petit nombre, s'il y avait un remède. Qui est-ce qui lit le roman de M. Flaubert ? Sont-ce des hommes qui s'occupent d'économie politique ou sociale ? Non ! Les pages légères de Madame Bovary tombent en des mains plus légères, dans des mains de jeunes filles, quelquefois de femmes mariées. Eh bien ! lorsque l'imagination aura été séduite, lorsque cette séduction sera descendue jusqu'au coeur, lorsque le coeur aura parlé aux sens, est-ce que vous croyez qu'un raisonnement bien froid sera bien fort contre cette séduction des sens et du sentiment ? Et puis, il ne faut pas que l'homme se drape trop dans sa force et dans sa vertu, l'homme porte les instincts d'en bas et les idées d'en haut, et, chez tous, la vertu n'est que la conséquence d'un effort, bien souvent pénible. Les peintures lascives ont généralement plus d'influence que les froids raisonnements. Voilà ce que je réponds à cette théorie, voilà ma première réponse, mais j'en ai une seconde.

Je soutiens que le roman de Madame Bovary, envisagé au point de vue philosophique, n'est point moral. Sans doute madame Bovary meurt empoisonnée ; elle a beaucoup souffert, c'est vrai ; mais elle meurt à son heure et à son jour, mais elle meurt, non parce qu'elle est adultère, mais parce qu'elle l'a voulu ; elle meurt dans tout le prestige de sa jeunesse et de sa beauté ; elle meurt après avoir eu deux amants, laissant un mari qui l'aime, qui l'adore, qui trouvera le portrait de Rodolphe, qui trouvera ses lettres et celles de Léon, qui lira les lettres d'une femme deux fois adultère, et qui, après cela, l'aimera encore davantage au-delà du tombeau. Qui peut condamner cette femme dans le livre ? Personne. Telle est la conclusion. Il n'y a pas dans le livre un personnage qui puisse la condamner. Si vous y trouvez un personnage sage, si vous y trouvez un seul principe en vertu duquel l'adultère soit stigmatisé, j'ai tort. Donc, si, dans tout le livre, il n'y a pas un personnage qui puisse lui faire courber la tête, s'il n'y a pas une idée, une ligne en vertu de laquelle l'adultère soit flétri, c'est moi qui ai raison, le livre est immoral !

On a donc une double argumentation :
- d'une part, une conclusion morale ne garantit en rien la moralité de l'ensemble de l'oeuvre. Argument qu'on rencontre déjà dans la critique janséniste du théâtre : la peinture de la passion, même si ses conséquences funestes sont mises en évidence par la fin de la pièce, agit en soi indépendamment des conséquences (cf. Thirouin). Il n'est anodin de peindre les passions.
L'argument repose sur l'opposition entre deux modalités d'action de l'oeuvre sur le lecteur : la raison / l'imagination ; s'appuyant sur une conception de la nature humaine considérée comme essentiellement faible, Pinard privilégie l'action de la seconde - argument qu'il entend renforcer en faisant du public féminin le destinataire privilégié du roman de Flaubert (curieux effet de miroir puisque l'oeuvre de Flaubert met en scène les effets de la lecture des oeuvres romanesques sur son héroïne).

- d'autre part, pour Pinard, on ne peut même pas considérer la fin de l'oeuvre morale. Ici, on retrouve le pouvoir d'observation de Pinard lorsqu'il analyse la position de Mme Bovary à la fin de l'oeuvre face aux autres personnages. La mort de l'héroïne n'est pas un châtiment subi, mais une fin choisie, la plaçant dans une position souveraine.

mercredi 20 avril 2011

Extraits du réquisitoire d'Ernest Pinard, procès de Madame Bovary

Quelques extraits du réquisitoire d'Ernest Pinard, qui, s'il n'a pas eu le beau rôle dans les procès Flaubert et Baudelaire, a l'avantage d'être tout de même un excellent lecteur : on a tout intérêt à relire les pages de son réquisitoire. J'en propose ici quelques extraits que j'ai trouvés instructifs, tout autant comme témoignage d'une certaine vision de ce que doit être et faire la littérature que comme regard aigu porté sur une oeuvre.

Sur Pinard, on consultera le livre d'Alexandre Najjar (Le censeur de Baudelaire,2001, Balland), que je n'ai pas lu.

Dans la deuxième partie de son réquisitoire, après avoir résumé l'ensemble de l'oeuvre, Pinard s'interroge sur "la couleur" du roman - couleur qu'il définit comme "lascive". Il appuie son argumentation sur une série de citations commentées où il montre une réelle sensibilité à l'écriture flaubertienne, même si cette sensibilité n'est utilisée que pour mieux condamner l'oeuvre. Il y a, je crois, une justesse dans le diagnostic que Pinard porte sur l'oeuvre.

La confession de la jeune Emma

Avant de soulever ces quatre coins du tableau, permettez-moi de me demander quelle est la couleur, le coup de pinceau de M. Flaubert, car, enfin, son roman est un tableau, et il faut savoir à quelle école il appartient, quelle est la couleur qu'il emploie, et quel est le portrait de son héroïne.

La couleur générale de l'auteur, permettez-moi de vous le dire c'est la couleur lascive, avant, pendant et après ces chutes ! Elle est enfant, elle a dix ou douze ans, elle est au couvent des Ursulines. A cet âge où la jeune fille n'est pas formée, où la femme ne peut pas sentir ces émotions premières qui lui révèlent un monde nouveau, elle se confesse.

« Quand elle allait à confesse (cette première citation de la première livraison est à la page 30 du numéro du 1er octobre), « quand elle allait à confesse, elle inventait de petits péchés afin de rester là plus longtemps, à genoux dans l'ombre, les mains jointes, le visage à la grille sous le chuchotement du prêtre. Les comparaisons de fiancé, d'époux, d'amant céleste et de mariage éternel qui reviennent dans les sermons lui soulevaient au fond de l'âme des douceurs inattendues. »

Est-ce qu'il est naturel qu'une petite fille invente de petits péchés, quand on sait que, pour un enfant, ce sont les plus petits qu'on a le plus de peine à dire ? Et puis, à cet âge-là, quand une petite fille n'est pas formée, la montrer inventant de petits péchés dans l'ombre, sous le chuchotement du prêtre, en se rappelant ces comparaisons de fiancé, d'époux, d'amant céleste et de mariage éternel, qui lui faisaient éprouver comme un frisson de volupté, n'est-ce pas faire ce que j'ai appelé une peinture lascive ?

Ici l'oeuvre est condamnée au nom de l'essence de la réalité, de ce qu'est la nature des chose ; il y a pour Pinard une perversion flaubertien au sens où il pervertit la nature nécessairement innoncente de l'enfant "non formée" en lui prêtant des pensées, des désirs, des émotions qui ne peuvent être de son âge. On est dans une conception de l'enfance pré-freudienne.

La mort de Mme Bovary

Maintenant, il y a les prières des agonisants que le prêtre récite tout bas, où à chaque verset se trouvent les mots : « Ame chrétienne, partez pour une région plus haute. » On les murmure au moment où le dernier souffle du mourant s'échappe de ses lèvres. Le prêtre les récite, etc.

« A mesure que le râle devenait plus fort, l'ecclésiastique précipitait ses oraisons ; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des syllabes latines qui tintaient comme un glas lugubre. »

L'auteur a jugé à propos d'alterner ces paroles, de leur faire une sorte de réplique. Il fait intervenir sur le trottoir un aveugle qui entonne une chanson dont les paroles profanes sont une sorte de réponse aux prières des agonisants.

« Tout à coup on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d'un bâton, et une voix s'éleva, une voie rauque qui chantait :

« Souvent la chaleur d'un beau jour Fait rêver fillette à l'amour. Il souffla bien fort ce jour-là, Et le jupon court s'envola. »

C'est à ce moment que madame Bovary meurt. Ainsi voilà le tableau : d'un coté, le prêtre qui récite les prières des agonisants ; de l'autre, le joueur d'orgue, qui excite chez la mourante « un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement... Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approchèrent. Elle n'existait plus. »

Et puis ensuite, lorsque le corps est froid, la chose qu'il faut respecter par-dessus tout, c'est le cadavre que l'âme a quitté. Quand le mari est là, à genoux, pleurant sa femme, quand il a étendu sur elle le linceul, tout autre se serait arrêté, et c'est le moment où M. Flaubert donna le dernier coup de pinceau.

« Le drap se creusait depuis ses seins jusqu'à ses genoux, se relevant ensuite à la pointe des orteils. »

Voilà la scène de la mort, Je l'ai abrégée, je l'ai groupée en quelque sorte. C'est à vous de juger et d'apprécier si c'est là le mélange du sacré au profane, ou si ce ne serait pas plutôt le mélange du sacré au voluptueux.

Ici encore, justesse de la notion finale qui pointe le "mélange du sacré au profane" ou "plutôt le mélange du sacré au voluptueux".

Il est évident que ce qu'accomplit l'écriture flaubertienne par le travail de juxtaposition du profane et du sacré a quelque chose d'insupportable pour Pinard et c'est en cela que la lecture de Pinard rend hommage au texte de Flaubert même si c'est pour mieux exiger qu'on l'évacue, qu'on en finisse avec lui.