jeudi 24 février 2011

Qui a peur de l'imitation ? Pourquoi la fiction ? chap.1, Jean-Marie Schaeffer (suite 3)

4. Les deux généalogies de l'imitation ludique

Deux modèles :
  • le premier (présent par ex. dans La Naissance de la tragédie) explique la génèse de la représentation mimétique ludique à partir d'un cadre religieux : la fiction naîtrait d'un affaiblissement progressif de la croyance sérieuse en l'incarnation magique.
  • le second (théorie aristotélicienne) voit dans les activités mimétiques ludiques une relation au monde irréductible à toute autre.
Selon la première généalogie, les activités mimétiques premières relèvent de la sphère des rituels religieux et de la magie,
i-e des incarnations à fonction performative sérieuse : imiter quelqu'un, c'est devenir celui qu'on imite.
Ici l'immersion n'est pas crainte mais souhaitée : il s'agit de se défaire de sa propre personne afin de devenir le réceptacle d'une identité surnaturelle.
L'ambivalence de notre attitude face aux arts mimétiques : expression de notre angoisse de sujets "rationnellement émancipés" face à la peur d'une "régression" vers des comportements magiques et irrationnels mettant en péril notre identité de sujet.
L'imitation mise chez nous au service de la production de simulacres ludiques risquerait toujours de redevenir l'instrument d'une aliénation de notre identité rationnelle.
La naissance du mimétisme ludique :
remplacement de la croyance hallucinatoire en une incarnation réelle par deux attitudes nouvelles :
- la mauvaise foi (l'immersion spontanée est remplacée par une immersion provoquée)
- le mensonge manipulateur (profitant de l'effet d'entraînement);

Réfutation d'un tel modèle par JM Schaeffer

Dans les rituels de possession, le changement d'identité n'est pas une donnée de départ de l'activité mimétique, mais son résultat.
Passage du "pour de faux" au "pour de vrai" : c'est la transe ou l'extase induite par l'activité mimétique qui la fait basculer du côté de l'incarnation sérieuse.
i-e les rites de possession, loin de précéder la naissance de l'imitation, présupposent la capacité à s'absorber de manière consciente dans une telle activité.

Problème ethnologique du passage de l'imitation consciente à l'incarnation vécue. Cf. Michel Leiris dans La Possesssion et ses aspects théâtraux chez les Ethiopiens de Gondar : effort pour trouver un concept intermédiaire entre une possession et simulation, "théâtre vécu"
concept opposé à la fois au "théâtre joué" ("où le mensonge apparaît prépondérant") et à la "possession qu'on pourrait dire authentique (soit spontanée soit provoquée mais subie en toute bonne foi, dans une perspective magico-religieuse où la transe ne dépendrait d'aucune décision consciente de la part du patient)".
Triade possession "sérieuse"/théâtre vécu/théâtre joué : non pas une série évolutive, mais trois dynamiques mimétiques différentes en interaction permanente.

Deuxième généalogie :
Passage d'un cadre gnoséologique (passage du "magique" au "rationnel") à une approche pragmatique :
l'activité mimétique ludique publique naît comme ritualisation de conflits réels.
Considérer que dans le cadre de la théorie de la catharsis, la fonction de la mimèsis théâtrale est de déplacer des conflits réels vers un niveau purement représentationnel et de les résoudre à ce niveau-là.
Pour Aristote et la tradition défendant cette seconde généalogie, la fiction est fondée sur une compétence culturelle et psychologique spécifique.
Les pratique mimétiques répondraient à un besoin positif propre, celui d'une pacification des relations humaines à travers une distanciation ludique des conflits.
D'un point de vue phylogénétique, son origine n'est pas situable, les primates en semblant privés, mais toutes les sociétés humaines connues la partageant.
D'un point de vue ontogénétique : tout enfant doit apprendre la distinction entre "pour de vrai" et "pour de faux", mise en place très tôt.
Insistance sur l'étape très importante constituée par l'instauration du domaine de la feintise ludique dans l'humanisation des rapports sociaux.

5. Platon malgré tout

Retour sur la critique platonicienne et son héritage. Pour Schaeffer, c'est une position qui n'est plus soutenable aujourd'hui au regard des avancées de la psychologie du développement.
Persistance de la tradition philosophique dans une telle attitude (refuser toute fonction cognitive à l'imitation) a pour Schaeffer toute une série de raisons :
  1. la philosophie défend une conception très restrictive des modalités de la connaissance humaine.
  2. opposition simpliciste entre vérité et fausseté, i-e incapacité à reconnaître la diversité des modalités de croyance.
  3. conception naïve de la vie mentale, négligeant le rôle formateur de la simulation et de la modélisation mentales.
  4. réticence à associer plaisir d'immersion et connaissance
  5. conception de l'identité personnelle comme présence-à-soi autosuffisante (méconnaissance de la pluralité des personae grâce auxquelles nous arrivons à nous couler dans des moules sociaux divers)
Mais nécessité de nuancer :

Partage qui se fait entre Platon et Aristote ; pour Aristote, l'imitation est modélisation ; pour Platon, elle est leurre.
Platon a l'avantage de faire intervenir cette dimension absente de l'approche aristotélicienne : celle de la feintise.
Chez Aristote, aucune crainte de contamination du réel par l'imitation, la frontière catégorielle entre les deux ensembles discursifs étant stable.
Aristote : la fiction est pensée en relation avec le discours factuel (histoire) et la différence entre les deux catégories est claire et stable :
celle entre une modélisation à valeur généralisante et un mode de représentation qui reste cantonné au particulier et au contingent.
Aristote note que ce qui fait du poète un poète, ce n'est la nature des éléments qu'il met en scène (personnages fictifs, historiques ou traditionnels) mais le traitement qu'il leur fait subir :
une structuration mimétique qui est une modélisation généralisante. (Poétique, chap.9, 51b)

Nécessité pour comprendre la fiction et l'attitude ambivalente que la culture occidentale n'a cessé d'avoir à son égard, d'intégrer le point de vue platonicien (imitation comme feintise) dans le modèle aristotélicien (la fiction comme modélisation cognitive).
Comprendre en quoi la fiction est une conquête culturelle de l'humanité :
  1. Prendre acte de la transformation d'un dispositif mental très ancien (présent dans le règne animal), la feintise.
  2. Comprendre comment ce dispositif de leurre est contrôlé, comment la fiction se construit en tant que telle à travers une série de mécanismes de "blocages" qui sont censés empêcher l'immersion.
L'imitation conçue comme production d'un semblant possède sa dynamique propre, déterminée par le degré d'isomorphisme entre l'imitation et ce qui est imité et donc par le degré d'immersion qu'elle permet.
Lorsque cet isomorphisme dépasse un certain seuil, nous passons de l'immersion partielle qui caractérise la fiction à l'immersion totale qui caractérise le leurre.
Passer de l'instabilité platonicienne à la stabilité du modèle aristotélicien.

lundi 21 février 2011

Qui a peur de l'imitation ? Pourquoi la fiction ? chap.1, Jean-Marie Schaeffer (suite 2)

Suite de la prise de notes sur le livre de Jean-Marie Schaeffer, Pourquoi la fiction ? (1999)

3. Platon II : imiter et connaître

Dans le premier argument, la critique portée sur le choix de l'objet imité - éviter de simuler des activités répréhensibles.
Deuxième argument : dirigé contre la relation mimétique comme telle.
De nouveau, le point de départ, c'est la question de l'imitation des actions répréhensibles :
"Connaître (...) ceux qu'anime délire ou méchanceté, hommes ou femmes, il le faut ; mais il ne faut faire aucune des choses qu'ils font ; il ne faut pas non plus les imiter." (République, III, 396).
Distinction de trois niveaux : connaître/faire/imiter (dans une perspective ludique).
Pourquoi condamner l'imitation ? Parce que l'imitation n'est pas une connaissance, à la fois dans sa genèse et dans son mode d'opération sur le public.
L'élaboration d'une imitation ne résulte pas d'une connaissance de ce qui est imité (cf. Ion), ce qui la distingue d'une action sérieuse qui, lorsqu'elle est rationnelle, est fondée sur la connaissance.

Si la mimèsis ne résulte pas d'une connaissance, ni ne produit de connaissance, c'est qu'elle agit par contamination affective et non par persuasion rationnelle (effet d'immersion) :
"C'est un fait, sans doute, que les meilleurs d'entre nous (...) quand ils entendent Homère, ou tel autre parmi les tragiques, imiter un héros qui est dans le deuil, qui remplit de ses lamentations une longue tirade ou qui, chantant, se frappe la poitrine, ils y trouvent, tu le sais bien, du plaisir, ils se laissent aller, ils suivent le mouvement, ils s'associent aux émotions exprimées..." (République, X, 605 c-d).
Nécessité d'une police sévère, car les artistes imitateurs ont tendance à choisir des objets répréhensibles, un tempérament raisonnable étant plus difficile à la fois à imiter et à comprendre qu'un tempérament irritable (X, 604e-605a)

Ici l'imitation est condamnée en tant que telle parce qu'elle repose sur un mode d'action par contagion (opposée à la persuasion rationnelle qui fonde la démarche dialectique).
Glissement de la problématique morale à la question de la connaissance.
C'est en raison de son déficit cognitif que la mimèsis est condamnée.

Problématique de la mimèsis comme re-présentation en tant qu'opposé à la présentation des Idées.
Passage de la mimèsis comme feintise à la mimèsis comme représentation analogique : comparaison des trois lits (Livre X, 596 sq) - avec cette difficulté pour la polémique antimimétique tenant au fait que la théorie de la connaissance platonicienne est une théorie du reflet.
Cette hiérarchie des connaissances se calque sur une hiérarchie des objets de connaissance, instaurant des discontinuités : la confection d'une imitation d'une imitation ne saurait être que la mise en oeuvre d'une connaissance foncièrement dégradée, parce que l'objet sur lequel elle porte est un mode d'être lui-même dégradé.
Discontinuité ontologique :
la hiérarchie descendante qui mène de la connaissance rationnelle (des Idées) à l'opinion (la doxa, régissant notre rapport cognitif au monde des apparences, imitation des Idées) et enfin la mimèsis définit trois types discontinus de relations à la vérité.
Mimèsis : feintise d'un rapport à la vérité. Cf. Le Sophiste : le peintre est accusé de ne créer qu' "une sorte de rêve artificiel pour ceux qui restent éveillés." Cf. Ion, à propos du rhapsode.
l'imitation verbale : "... le poète imitatif installe une mauvaise constitution dans la propre âme de chacun d'entre nous, par sa complaisance envers ce que celle-ci a de déraisonnable et qui ne sait reconnaître, ni ce qui est plus grand ni ce qui est plus petit, mais tient les mêmes choses tantôt pour grandes, tantôt pour petites : faisant des simulacres avec des simulacres, et éloigné du vrai à une distance énorme." (Rep, X, 605).
L'artiste est un sorcier (thaumatopoia) qui pervertit l'âme humaine en usant de la magie.
Âme : enjeu d'un conflit entre l'imitateur et le sage.

Examen critique de ce deuxième argument par Schaeffer :
distinguer entre deux aspects :
  • la conception épidémiologique de l'action de la mimèsis
  • les conclusions que Platon tire de cette conception
La conception épidémiologique de l'action de la mimèsis
permet de distinguer les modes d'action de la mimèsis (intériorisation mimétique) et du discours philosophique (abstraction des concepts généraux).

Différence de niveaux :
  • mimèsis : niveau des schémas intériorisés sous forme de gestalts globales
  • discours philosophiques : niveau de la formation réflexive des croyances.
exemplification modélisante / analyse conceptuelle
fiction / rapport "référentielle" à la réalité

exemplification modélisante : la fiction met à notre disposition des schémas de situations, des scénarios d'actions, des constellations émotives et éthiques susceptibles d'être intériorisés par immersion.
analyse conceptuelle : aboutit à des savoirs abstraits dont l'application nécessite le passage par un calcul rationnel guidé par des règles explicites.

Essai par Schaeffer d'expliquer pourquoi Platon a pu mettre ainsi en valeur le mode d'action spécifique de la mimèsis :
Platon a été un acteur important dans une transformation historique majeure des modes de légitimation des croyances :
passage d'une société fondée sur l'exemplification "mythique" (réticence de Schaeffer à recourir à cette notion, appuyée sur Détienne) vers une nouvelle constellation - philosophie, mathématiques, savoirs empiriques.
Dans cette nouvelle constellation, la légitimation des croyances ne reposait plus sur la transmission d'un savoir social, mais sur un apprentissage individuel fondé sur l'abstraction conceptuelle universalisante.
Délégitimisation de transmission des savoirs sociaux : déchéance du savoir social en doxa ("Plasmata tôn proterôn" Xénophane, "forgeries des anciens").
L'autoclarification de la démarche philosophique exigeait qu'on essayât de comprendre ce qui la distinguait du fonctionnement cognitif des mythes.

Faiblesse dans l'analyse platonicienne :
- tout d'abord, il ne tient pas compte que ce passage du "mythe" à la philosophie est contemporain d'une autre transformation, à l'intérieur même de l'exemplification narrative :
dissociation de la modélisation "mythique" entre deux types de narration à statut pragmatique fort différent - dissociation dont l'épopée est le lieu de passage :
  • l'historiographie
  • la fiction narrative (imitation verbale ludique)
A l'époque classique, l'épopée passe du statut mythique au statut d'imitation qui ne vaut plus "pour de vrai" - par ex., chez Aristote, elle est traitée sur un pied d'égalité avec la poésie dramatique.
Epopée : en voie de devenir la "matrice de légitimation originaire des fictions romanesques à venir" (époque hellénistique).
Remarque sur la persistance de la fonction cognitive propre au "mythe" (transmission de savoirs sociaux - croyances intériorisées en bloc et non pas acquises par apprentissage individuel).

Globalement, le "savoir rationnel" (en particulier la philosophie) s'extrait du mythe dans un tel cadre qui voit ainsi apparaître dans le même moment l'historiographie et la notion de fiction narrative.

Ce qui apparaît alors, ce n'est pas la capacité de s'adonner à des feintises ludiques (capacité beaucoup plus ancienne), mais un nouvel art, dans une sphère culturelle spécifique (la nôtre), i-e une pratique symbolique livrée à l'appréciation esthétique publique.

Schaeffer reprend ici la distinction de Genette entre définition attentionnelle et définition intentionnelle :
  • art défini attentionnellement : on accorde une fonction esthétique à une pratique dont le statut originaire était différent.
  • art au sens intentionnel : nouvelle pratique littéraire spécifique, ici par ex. le roman qui ne naît en fait qu'au IIe ou Ier siècle avt.J.C.
Naissance de la fiction narrative : réorientation de l'attitude réceptive face aux narrations de la tradition épique.
Le fait que Platon ne tient pas compte de cette évolution explique pourquoi il ne distingue pas entre mensonge et feintise ludique.

- Deuxième limite de son analyse :
Incapacité à reconnaître la contagion mimétique comme type de connaissance, défini comme "plus fondamental" que la raison dialectique et la persuasion rationnelle par Schaeffer.
Ici, il faut noter que le problème du statut cognitif de la mimèsis se situe en deçà de la problématique de la fiction.

Interview (longue) de Dan Sperber sur AAR

En lien avec mes prises de note sur le bouquin de Reboul et Moeschler (encore inachevées), une longue interview de Dan Sperber dont je n'ai encore écouté qu'un extrait, sur son livre Le symbolisme en général (1974) où il donne une très belle définition de l'entreprise ethnologique comme effort pour réduire l'étrangeté de l'autre, la rendre compréhensible, sans toutefois nier son altérité et en faisant en sorte que cet effort de compréhension continue à faire de l'autre un objet de respect.
Beaucoup de plaisir en perspective.

samedi 19 février 2011

La pragmatique aujourd'hui, Anne Reboul, Jacques Moeschler, chap.8

Usage littéral et usage non-littéral du langage

Distinction usage littéral et usage non-littéral du langage : tradition rhétorique. Traitement des figures de rhétorique, en particulier la métaphore et l'ironie.

La distinction entre usage littéral et usage non-littéral dans la théorie de la pertinence

Position de la tradition linguistique :
  1. il y a une frontrière stricte entre littérarité et non-littérarité ;
  2. les énoncés littéraux et non-littéraux ne sont pas interprétés de la même façon ;
  3. les énoncés littéraux n'ont qu'un seul sens, le sens littéral ; les énoncés non-littéraux ont deux sens, un sens littéral et un sens non-littéral ou figuré ;
  4. deux grandes catégories de figures :
  • les figures de style (métaphore, métonymie,...) qui se repèrent linguistiquement
  • les figures de pensée (ironie) qui se repèrent par le contraste entre leur sens littéral et le contexte ou la situation ;
  1. la littéralité et la non-littéralité sont définies hors contexte en ce qui concerne les figures de style ; ce sont des propriétés des phrases et non des énoncés.
Approche de Dan Sperber et Deirdre Wilson, dans le cadre de la théorie de la pertinence :
  1. même processus d'interprétation pour les énoncés littéraux et les non-littéraux ;
  2. pas de distinction tranchée entre usage littéral et non-littéral ; mais continuum allant de la littéralité complète à la non-littéralité ;
  3. littéralité et non-littéralité sont relatives à la pensée que le locuteur veut communiquer : selon le degré de ressemblance plus ou moins grand entre cette pensée et l'énoncé.
  4. le degré de ressemblance est fonction du nombre d'implications contextuelles communes que la forme propositionnelle de l'énoncé et celle de la pensée suscitent confrontées à un même contexte ;
  5. la littéralité et la non-littéralité ne sont pas des propriétés de la phrase, mais de l'énoncé ;
  6. la non-littéralité ne se réduit pas aux figures de rhétorique.
La frontière entre littéralité et non-littéralité

Dans la théorie traditionnelle qui distingue de façon stricte énoncés littéraux et non-littéraux et qui postule deux processus d'interprétation distincts, il est nécessaire qu'il y ait un déclencheur linguistique pour rendre possible le passage au sens non-littéral.Possibilité de répertorier les formes linguistiques de la non-littéralité.

Mais faille dans cette théorie : distinction entre figures de style et figures de pensée, ces dernières n'offrant pas de déclencheur linguistique.

S et W :
- tout d'abord constat de l'omniprésence des figures de style (Dumarsais : " je suis persuadé qu’il se fait plus de figures en un seul jour de marché à la halle, qu’il ne s’en fait en plusieurs jours d’assemblées académiques .")
- intérêt particulier pour les métaphores créatrives, qui sont difficiles à paraphraser.
Cette difficulté à être paraphrasé montre que les métaphores ont un poids cognitif propre.

Littéralité, non-littéralité et ressemblance

Tout énoncé correspond à l'expression d'une pensée du locuteur qui peut être :
  • une description du monde tel qu'il est ou tel que le locuteur souhaiterait qu'il soit,
  • la représentation d'une pensée attribuée à quelqu'un d'autre,
  • une pensée que le locuteur juge désirable.
Ce qui permet à un énoncé d'exprimer une pensée ou à une pensée d'en représenter une autre, c'est la même chose : la ressemblance entre représentations à forme propositionnelle.

Pensées et énoncés ont une forme propositionnelle, c'est-à-dire une forme à laquelle on peut attribuer une valeur de vérité.
Pensées et énoncés sont des représentations ayant un format commun, qu'ils partagent avec les propositions qui forment le contexte et qui permet de les comparer et de déterminer leur degré de ressemblance.

Ressemblance entre représentations à forme propositionnelle :
nombre d'implications communes qu'elles ont lorsqu'elles sont interprétés par rapport au même contexte.
Selon le degré de ressemblance, l'énoncé E peut être considéré dans un contexte C comme une représentation littérale ou non littérale de la pensée P.
Le degré de littéralité dépend du degré de ressemblance entre les représentations à forme propositionnelle.

Non-littéralité et discours approximatif

La majeure partie de nos énoncés correspondent à des discours approximatifs, dans lesquels nous disons des choses inexactes mais suffisamment proches des choses exactes pour que leur inexactitude ne pose pas de problème.
Exemple. Philippe dit à des amis étrangers "J'habite à Paris" au lieu de dire "J'habite à Neuilly",
Les deux représentations à forme propositionnelle, Philippe habite à Paris et Philippe habite à Neuilly partagent la plupart de leurs implications, mais utiliser Philippe habite à Paris facilite la tâche d'interprétation des interlocuteurs : il permet d'obtenir des effets semblables à un coût moindre.
En disant "J'habite à Paris" le locuteur ne s'engage pas tant sur la vérité de la proposition Philippe habite à Paris que sur la vérité des implications que l'on peut tirer de cette proposition, comme Philippe mène une vie de Parisien.

Non-littéralité et métaphore

L'interlocuteur interprétant un énoncé métaphorique récupère un certain nombre d'implications vraies.

Théories classiques de la métaphore :
  • les métaphores sont littéralement fausses
  • elles sont non-littéralement vraies
La reconnaissance de la fausseté littérale de la métaphore déclenche un processus d'interprétation spécifique.

Dans la théorie de S et W, la question de la fausseté de la métaphore disparaît ; ce qui importe, c'est que certaines de ses implications au moins sont vraies, ce qui suffit à la rendre pertinente.

Par ailleurs, la fausseté n'est pas une qualité essentielle de la métaphore.
Certaines métaphores sont vraies : "Nul homme n'est une île" (No man is an island , John Donne).
Ou bien, si on prend un énoncé métaphorique faux ("Aujourd'hui ta chambre est une porcherie") et qu'on lui applique une négation, on obtiendra d'un point de vue logique nécessairement un énoncé vrai. Si l'énoncé est toujours métaphorique, c'est la preuve que la fausseté n'est qu'une caractéristique fréquente et contingente des métaphores et non une propriété essentielle.

Comparaison entre énoncés approximatifs et métaphores :
ce qui les distingue, c'est la possibilité ou non d'une paraphrase littérale : celle-ci est difficile, voire impossible pour les métaphores.
La pensée exprimée dans une métaphore est souvent une pensée que le locuteur ne pouvait exprimer à cause de sa trop grande complexité.
Dans le cas d'un énoncé approximatif, il y a toujours le choix d'utiliser un énoncé littéral. Ce qui n'est pas le cas pour les énoncés métaphoriques.

Différence avec Searle pour qui toute pensée peut être représentée par un énoncé littéral (principe d'exprimabilité).
Question de l'engagement du locuteur : dans l'usage approximatif, le locuteur ne s'engage pas sur la vérité de la proposition exprimée par son énoncé. Mais, on a chez l'interlocuteur une attente de pertinence (communication ostensive-inférentielle).

L'engagement du locuteur et la description des actes de langage dans la théorie de la pertinence

Question de la place des actes de langage dans le cadre d'une théorie pragmatique : S et W remettent en cause la place centrale qui leur est accordée. Pour eux, les actes de langage à proprement parler relèvent davantage de la sociologie ou du droit que de la pragmatique ou de la linguistique.
Nécessité de distinguer les actes de langage où l'identification précise de la force illocutionnaire a un rôle crucial (baptême, déclaration de guerre, les annonces au bridge...)
et ceux où elle ne paraît pas importante.
Pour S et W, les premiers relèvent de la sociologie.

Pour la théorie de la pertinence, division tripartite des actes de langage :
  • dire que (assertion, déclaration)
  • dire de (ordre, requête)
  • demander si (question)
Les énoncés non-littéraux se présentent généralement comme des assertions.
Question de l'engagement : dire que P (P : proposition exprimée par l'énoncé), c'est communiquer que la pensée représentée par P est entretenue comme la description d'un état de choses réel.
L'engagement ne porte pas sur P, mais sur la pensée représentée par P, ce qui permet de sortir de la question du mensonge (des métaphores ou des énoncés approximatifs).

Fiction et littéralité

A la suite de Searle, distinction traditionnelle entre d'une part discours sérieux (non-fictif) et discours non-sérieux (fictif) et d'autre part discours littéral et non-littéral.
  • littéral et sérieux : "Shakespeare est l'auteur de Hamlet."
  • littéral et non sérieux : "Hamlet est prince du Danemark."
  • non-littéral et sérieux : "Nul homme est une île."
  • non-littéral et non-sérieux : "Juliette est le soleil."
Mise en cause de cette distinction : considérer tout discours de fiction comme la représentation non (intégralement)-littérale d'une pensée complexe de l'auteur qui est une description du monde.
Comme la métaphore, la fiction nous permet de déduire des conclusions vraies à partir des énoncés du discours et des propositions des contextes successifs par rapport auxquels ces énoncés sont interprétés.

Fiction, vérité et interprétation

Quel est l'intérêt de la fiction (ou des métaphores) dans le cadre d'une théorie cognitiviste ?

C'est parce qu'elle est non-littérale que, malgré la fausseté de la majeure partie des énoncés qui la composent, la fiction contribue à la construction ou à l'amélioration de la représentation du monde ?
Pb lié au fait que la fiction n'est pas reconnue comme telle.

Autre difficulté : la forme logique des énoncés de fiction (s'ils sont faux) peut se trouver en contradiction avec une proposition dans le contexte.
Ex. : l'énoncé "Sherlock Holmes habitait Baker Street" s'ajoute à un contexte comportant la proposition Sherlock Holmes n'existe pas.
Problème identique pour l'ensemble des métaphores qui sont fausses.
Solution : introduire la forme logique de l'énoncé à interpréter dans le contexte et à écarter provisoirement les propositions déjà dans le contexte et qui seraient contradictoires. On peut alors tirer les implications de l'énoncé par rapport au contexte, ce qui permet d'interpréter les métaphores et la fiction, sans être confrontés au problème d'une contradiction interne au contexte. Les propositions obtenues sont évaluées en terme de plus ou moins grande chance d'être vraies ; celles qui sont directement relatives à la fiction sont conservées et on leur adjoint une "préface" qui indique de quelle oeuvre de fiction elles sont tirées.
Ex. Lorsqu'on veut interpréter l'énoncé "Sherlock Holmes habitait à Baker Street", on ajoute sa forme logique au contexte dont on écarte la proposition Sherlock Holmes n'existe pas. On peut déduire de l'énoncé et du contexte un certain nombre de propositions qui comportent toutes la préface "Dans Les Aventures de Sherlock Holmes".

C'est le même processus qu'on observe dans les phrases contrefactuelles qu'on trouve par ex. dans le système conditionnel irréel dont l'antécédent indique sa propre fausseté.
Par définition, l'antécédent d'une contrefactuelle entre en contradiction avec une proposition du contexte.
Ex. "Si j'aurais su, j'aurais pas venu."
Le locuteur et l'interlocuteur d'une contrefactuelle supposent que la proposition exprimée dans l'antécédent qu'ils savent fausse est vraie et ils écartent du contexte les propositions contradictoires ; dès lors le conséquent (la deuxième partie de la phrase contrefactuelle) est une des implications possibles de l'antécédent dans le contexte.

Métaphore, fiction et contrefactuelles partagent un mécanisme commun : la supposition qui consiste à écarter les propositions du contexte qui entrent en contradiction avec la forme logique de l'énoncé à interpréter.
(mais dans le cas des contrefactuelles, le processus est codique, i-e linguistique)

Usage approximatif, vague ou flou des concepts

Rendre compte du flou de certains concepts par la notion d'usage approximatif.
Ex. l'usage de termes comme "chauve", "tas"... ou l'usage de termes absolus ("mort") avec un modificateur ("tout à fait") :
les concepts ou les modificateurs sont ici utilisés de façon approximative, c'est-à-dire non-littérale.
Le flou ne serait pas une caractéristique du concept mais de son usage.



vendredi 18 février 2011

La pragmatique aujourd'hui, Anne Reboul, Jacques Moeschler, chap.3

L'Héritage de Grice et la pragmatique cognitive

Le code et l'inférence


Position de Dan Sperber et Deirdre Wilson : effort pour élaborer une théorie mixte, mariant les processus codiques et les processus inférentiels.
Distinction entre deux niveaux :
  • processus codiques linguistiques
  • processus inférentiels pragmatiques
A l'intérieur de leur réflexion, la pragmatique existe en dehors de la linguistique (phonologie, syntaxe, sémantique).
Rupture avec la position traditionnelle pour laquelle la linguistique était une subdivision de la linguistique, prenant en charge ce que la linguistique ne traitait pas (les actes illocutionnaires, l'énonciation - mots situationnels,...)
Pour S et W, la pragmatique est en charge dans l'interprétation de tout ce qui ne se fait pas de façon codique.

Les processus pragmatiques : spécifiques au langage ou indépendants du langage ?

Pour S et W, les processus inférentiels que l'on voit à l'oeuvre dans l'interprétation pragmatique des énoncés sont généraux, non spécifiques et universels : ils ne sont pas culturellement déterminés ; pour les plus simples, nous les avons en commun avec les mamifères supérieurs.

Ce sont ceux qui sont à l'oeuvre aussi dans les tâches quotidiennes ou dans des activités beaucoup plus sophistiquées comme la recherche scientifique et la production des oeuvres d'art.

Problème : comment s'articulent les processus linguistiques propres au langage et les processus pragmatiques généraux ?
Recours au modularisme, courant de la psychologie cognitive.

Fodor et la vision modulaire du fonctionnement du cerveau humain

Jerry Fodor, psychologue et philosophe cognitiviste, développe un théorie de l'esprit où chaque capacité de l'esprit humain est conçue comme une "faculté", plus ou moins isolée des autres.

Fonctionnement hiérarchisé de l'esprit humain avec un traitement de l'information se faisant par étapes successives :
  1. Les données de la perception sont traitées par un transducteur qui les traduit dans un format accessible pour le système formant l'étape suivante
  2. La traduction est traitée par un système périphérique (module) spécialisé dans le traitement des données perçues par tel ou tel canal. Il procède à une première interprétation, largement codique pour les données linguistiques.
  3. Cette interprétation arrive ensuite au système central qui la complète en la confrontant aux autres informations déjà connues ou fournies simultanément.
Linguistique et pragmatique, système périphérique et système central

Dans une première approche, pour S et W, la linguistique correspond à un module périphérique ; en revanche la pragmatique s'inscrit dans le système central.
Evolution de la théorie d'ensemble vers la modularité généralisée
: pas de système centralisé, mais une série de modules ayant pour entrée et sortie des données conceptuelles :
  • modules "perceptuels"
  • modules "conceptuels"
Le module linguistique fournit des entrées aux modules conceptuels et le traitement pragmatique de l'énoncé commence alors.
Le traitement pragmatique met aussi en jeu un module particulier, la théorie de l'esprit : la capacité à attribuer des états mentaux à autrui, cruciale dans le traitement des énoncés.

Module linguistique : pour analyser le travail fourni par le module linguistique, S et W s'inscrivent dans la lignée de la grammaire générative qui s'appuie sur trois concepts fondamentaux :
- transformation
- structure de surface
- structure profonde
Chaque phrase a une structure de surface et une structure profonde que l'analyse syntaxique a pour fonction de récupérer. Les transformations : ce qui opère sur la structure profonde pour obtenir la structure de surface.
Le rôle du module linguistique : mener une première interprétation qui dégage la structure profonde de la phrase qui se présente comme une forme logique, une suite ordonnée de concepts.
Les concepts donnent accès aux informations qui formeront les prémisses utilisées (connaissance encyclopédique) dans les processus inférentiels d'interprétation de l'énoncé.

S et W : vision cognitive du langage : la fonction du langage est de représenter de l'information et de permettre aux individus d'augmenter leur stock de connaissances.

L'interprétation des énoncés : par des processus inférentiels qui ont pour prémisses la forme logique de l'énoncé et d'autres informations (contexte).
Contexte :
  • connaissances encyclopédiques auxquelles on a accès par les concepts de la forme logique
  • données immédiatement perceptibles tirées de la situation ou de l'environnement physique
  • données tirées de l'interprétation des énoncés précédents
L'ensemble de ces sources d'information : environnement cognitif de l'individu - c'est-à-dire que le contexte correspond à une petite partie de l'environnement cognitif.

Concepts et contexte

Pour S et W, le contexte n'est pas donné une fois pour toutes mais construit énoncé après énoncé.
Dans la forme logique, sont présentes les adresses de concepts que l'on va chercher en mémoire à long terme ; trois entrées différentes :
  • entrée logique (informations sur les relations logiques que le concept entretient aux autres)
  • entrée encyclopédique (informations sur les objets correspondant au concept)
  • entrée lexicale (la / les contreparties du concept dans une ou plusieurs langues)
En quoi Sperber et Wilson sont-ils les héritiers de Grice ?

Chez Grice, la notion de signification non-naturelle repose sur une double intention:
- l'intention de transmettre un contenu
- l'intention de réaliser cette intention grâce à sa reconnaissance par l'interlocuteur.

De même, S et W distinguent :
  • l'intention informative, l'intention qu'a le locuteur d'amener son interlocuteur à la connaissance d'une information donnée.
  • l'intention communicative, celle de faire connaître à l'interlocuteur son intention informative.
Notion de communication ostensive-inférentielle : lorsqu'un individu fait connaître à un autre individu par un acte quelconque l'intention qu'il a de lui faire connaître une information quelconque.
Exemple de l'autochtone montrant à un voyageur les nuages dans le ciel pour lui faire comprendre qu'un orage se prépare.
Composante ostensive : lorsque l'autochtone tire le voyageur par la manche et lui montre le ciel.
Composante inférentielle : le processus par lequel le voyageur part des prémisses pour arriver la conclusion que l'autochtone veut lui faire comprendre qu'il peut y avoir de l'orage et que c'est dangereux.

De la maxime de relation au principe de pertinence

L'activité cognitive a pour but la construction et la modification de la représentation du monde. La communication joue un rôle dans ce processus en apportant de nouvelles informations.
Nécessité que la représentation du monde construite soit vraie. Ici on considère qu'une information est vraie dans la mesure où elle représente de façon appropriée un événement ou une situation qui existe ou a effectivement existé.
Dès lors, dans le cadre de la communication, la maxime de relation de Grice suffit à remplir le rôle des quatre maximes : en effet, être pertinent suppose que l'on donne la quantité d'information requise, que l'on dise la vérité et que l'on parle clairement et sans ambiguïté.
Chez S et W, la notion de pertinence est associée aux notions d'intentions informative et communicative et plus encore de communication ostensive-inférentielle.
Principe de pertinence : ce n'est pas un principe normatif régissant la conduite du locuteur ; il est au contraire à la base du processus inférentiel d'interprétation.
Tout énoncé suscite chez l'interlocuteur l'attente de sa propre pertinence.

Tout énoncé relève de la communication ostensive-inférentielle et par conséquent le principe de pertinence concerne tous les énoncés et sous-tend le fonctionnement des processus d'interprétation.

Retour à l'exemple du voyageur : rôle essentiel de l'attente de pertinence dans le mécanisme d'interprétation des énoncés. L'interlocuteur, du fait du caractère ostensif de la communication, mobilise son attention et s'attend à ce que cet effort en vaille la peine.

La pertinence : effet et effort

Pour S et W, la notion de pertinence est une question d'effort (les efforts nécessaires à la constitution du contexte, notamment) et d'effets (les conclusions que l'on tire du processus inférentiel).

Définition des degrés de pertinence d'un acte de communication :
  1. Moins l'acte demande d'efforts pour son interprétation, plus il est pertinent.
  2. Plus l'acte fournit d'effets, plus il est pertinent.
Classement des effets possibles d'un acte de communication ostensive-inférentielle :
  1. adjonction d'une nouvelle information (conclusion du processus inférentiel) : les implications contextuelles.
  2. changement dans la force de conviction avec laquelle une croyance est entretenue.
  3. suppression d'une information ancienne, contredite par une information nouvelle plus convaincante.
Notion de rendement : pour qu'un acte de communication ostensive-référentielle soit pertinent, il faut que les effets obtenus équilibrent les efforts.
Le principe de pertinence n'est pas un principe normatif, mais un principe d'interprétation que l'interlocuteur utilise inconsciemment lors du processus d'interprétation.
Le système central fonctionne avec pour principe la recherche et l'optimisation de la pertinence, c'est-à-dire du rendement.

Pertinence, choix du contexte et arrêt du processus d'interprétation

Comment le principe de pertinence (et de rendement) permet de régler les questions laissées en suspens dans la théorie de Grice : choix du contexte et arrêt du processus d'interprétation.

Choix des prémisses qui constituent le contexte, construit pour chaque nouvel énoncé.
Sous chaque concept, il y a de nombreuses informations encyclopédiques accessibles : nécessité de choisir certaines et d'en écarter d'autres. Même problème pour les informations venant de la perception.
C'est la recherche de la pertinence qui vaut pour la sélection des informations. Les informations choisies sont celles qui ont le plus de chances de produire des effets suffisants pour que l'énoncé soit jugé pertinent.

Arrêt du processus inférentiel : il s'arrête de lui-même quand les effets sont suffisants pour équilibrer les efforts.

Conclusion

Premier apport de Sperber et Wilson : hypothèse des deux étapes dans l'interprétation des énoncés, l'étape codique et l'étape inférentielle. Hypothèse qui s'ancre dans une conception modulaire du fonctionnement mental.
C'est-à-dire que le langage/ la capacité cognitive est conçue comme une faculté au sens de Gall (c'est-à-dire) comme quelque chose d'autonome :
cela implique qu'elle peut subsister lorsqu'un grand nombre d'autres facultés ont été endommagées et aussi que les autres facultés peuvent substituer lorsqu'elle est détruite ou gravement endommagée. L'observation clinique semble confirmer cette hypothèse.

Deuxième apport : importance de la capacité à attribuer des états mentaux à autrui dans l'interprétation des actes de communication ostensive-inférentielle.
Intérêt de cette approche dans l'étude de l'autisme que caractérise notamment une incapacité des individus affectés à attribuer à autrui des états mentaux.

jeudi 17 février 2011

La pragmatique aujourd'hui, Anne Reboul, Jacques Moeschler, chap.2

Prise de notes de l'ouvrage d'Anne Reboul et Jacques Moeschler, La Pragmatique aujourd'hui, en points-seuil
Originalité de Grice par rapport aux philosophes du langage (Austin et Searle) qui insistent sur l'aspect conventionnel du langage : faire une place aux processus inférentiels.

Grice et la notion de signification non-naturelle

Point de départ : la polysémie du verbe to mean en anglais :
  • "indiquer"
  • "signifier"
  • "vouloir dire"
Comparaison de deux séries d'exemples :
  • "La sonnerie du bus indique son départ.", "Les boutons de Paul signifient qu'il a la varicelle."
  • "En disant à Paul "Ta chambre est une porcherie", Jean voulait dire "La chambre de Paul est sale et mal rangée"".
- Série 1 : signification naturelle : des phénomènes y sont mis en rapport avec leurs symptômes ou leurs conséquences.
- Série 2 : signification non-naturelle : lien entre des contenus que les locuteurs veulent transmettre et les phrases utilisées pour les transmettre. C'est-à-dire que la saisie de la signification non-naturelle nécessite un acte d'interprétation.
La sonnerie de bus et les boutons de Paul ne sont pas liés au départ du bus ou à la varicelle par l'interprétation qu'on en fait.
Grice insiste sur les intentions du locuteur et sur la reconnaissance de ces intentions par l'interlocuteur,
mais, contrairement à Searle, il n'assied pas cette reconnaissance sur la signification conventionnelle.

Pour Searle, le locuteur d'une phrase a une double intention :
- communiquer le contenu de sa phrase.
- faire reconnaître cette première intention en vertu des règles conventionnelles qui gouvernent l'interprétation de cette phrase dans la langue commune.

Searle et Grice se distinguent autour de la place de la signification conventionnelle.
Pour Grice, trois aspects :
  • la signification (conventionnelle)
  • l'indication
  • le vouloir dire
Pour Searle, seulement deux :
  • l'indication (la signification naturelle)
  • la signification conventionnelle,
c'est-à-dire que la signification non-naturelle chez lui est toute entière ramenée à la signification conventionnelle.

Grice et la logique de la conversation

Approche non exclusivement conventionnaliste de la production et de l'interprétation des phrases.
Introduit deux notions importantes :
  • l'implicature
  • le principe de coopération
Dans les exemples de signification non-naturelle, l'interprétation d'une phrase dépasse de beaucoup la signification conventionnellement attribuée, ce qui conduit Grice à distinguer :
  • la phrase : suite de mots que Pierre, Paul ou Jacques peuvent prononcer dans des circonstances différentes.
  • l'énoncé : le résultat qui varie suivant les circonstances et les locuteurs.
"Mon fils aîné est le premier de sa classe" : phrase que correspondra à divers énoncés en fonction qu'elle est prononcée à tel ou tel moment, par tel ou tel locuteur (question de la situation d'énonciation ?). Par contre, la signification conventionnelle de cette phrase reste stable.

Grice suppose que les interlocuteurs qui participent à une conversation commune respectent le principe de coopération : attente partagée de ce que chacun contribue à la conversation de manière rationnelle et coopérative pour faciliter l'interprétation des énoncés.
Ce principe correspond à 4 maximes :
  • maxime de quantité : chaque contribution d'un locuteur contient autant d'information qu'il est nécessaire et pas plus.
  • maxime de qualité : sincérité du locuteur qui a de bonnes raisons de dire ce qu'il affirme.
  • maxime de relation / de la pertinence : parler à propos.
  • maxime de la manière : on s'exprime clairement, sans ambiguïté, dans la mesure du possible, en respectant l'ordre dans lequel les informations doivent être données pour être comprises.
L'intérêt principal tient à ce que ces maximes peuvent être exploitées par les interlocuteurs.

Implicature :
Dans le cadre de la signification non-naturelle, l'interprétation d'un énoncé ne se réduit pas à la signification conventionnelle de la phrase correspondante.
Différence entre le dit et le transmis, le communiqué. C'est à cette différence que correspond la notion d'implicature.

Deux moyens de communiquer au-delà de ce qui est dit :
  • moyen conventionnel qui déclenche une implicature conventionnelle
  • moyen conversationnel qui déclenche une implicature conversationnelle
Par exemple, supposons que Jacques croit que les Anglais sont courageux et qu'il veut communiquer cette croyance à Paul. Grice distingue trois façons de le dire :
  • "Les Anglais sont courageux." ("Tous les Anglais sont courageux") : la signification conventionnelle de la phrase épuise l'interprétation de l'énoncé.
  • "John est Anglais ; il est donc courageux." : le locuteur communique plus que ce qu'il dit ; il y a implicature conventionnelle liée à l'usage de "donc".
  • "John est Anglais... il est courageux." : ici l'implicature qui permet de passer de ce qui est dit à ce qui est communiqué n'est pas conventionnelle ; elle est conversationnelle, c'est-à-dire repose sur les maximes de conversation et leur exploitation.
Les maximes de conversation, plus que des normes, sont des attentes que les interlocuteurs ont face aux locuteurs. Ils sont des principes d'interprétation que des règles normatives.
Nous sommes dans une perspective cognitiviste et non-béhavioristes :
les maximes de conversation reposent sur la capacité à avoir des états mentaux et surtout celle à en attribuer (en particulier attribuer des intentions).

Exploitation des maximes : lorsque le locuteur viole de façon évidente l'une ou l'autre des maximes, l'interlocuteur fait des hypothèses qui permettent d'expliquer la violation des maximes.
Application aux figures de rhétorique de la maxime de qualité.

Grice, Searle et le problème des actes de langage indirects

Difficulté des approches trationnelles de la théorie des actes du langage face aux actes de langage indirects, par exemple, les requêtes exprimées de façon détournée :

"Peux-tu me passer le sel ?"

Pour Searle, dans un tel cas, le locuteur fait reconnaître son intention (qu'on lui passe le sel) grâce aux règles conventionnelles qui régissent l'interprétation de cette phrase, mais la théorie des actes de langage devrait prédire que cette intention ne sera jamais satisfaite, car elle ne peut être reconnue par la signification conventionnelle de la phrase.
Proximité avec le pb de la fiction.

Solution de Searle, considérer que le locuteur fait ici deux actes de langage :
- un acte primaire, une requête, accompli par l'intermédiaire d'
- un acte secondaire, une question.
La reconnaissance de l'intention passe tout à la fois par les règles sémantiques qui s'appliquent aux actes de langage
et par des informations d'arrière-plan qui relèvent de la connaissance mutuelle.

Searle emprunte aussi à Grice la notion de principe de coopération : dans le cas d'une requête indirecte, il suffit de poser une question sur les conditions préparatoires d'une requête (la capacité/ la volonté qu'a l'interlocuteur à réaliser l'acte requis) pour accomplir indirectement l'acte primaire de requête.

Dans le cadre de la théorie de Grice, l'énoncé "Peux-tu me passer le sel ?" viole la maxime de relation (pertinence) et l'acte de requête est un implicature conversationnelle :
Jean sait que je peux lui passer le sel. Il ne me pose donc pas la question pour que je le lui dise. Il veut probablement que je lui passe le sel.
On a ici une implicature conversationnelle généralisée, c'est-à-dire passée dans le langage.

Inférence non-démonstrative, implicatures et connaissances communes

Le modèle gricéen : modèle inférentiel contraint (déclenché) par les maximes conversationnelles.
Inférence : processus logique par lequel on dérive d'un certain nombre d'informations connues (prémisses) de nouvelles (conclusions).
Les schémas d'inférence valides : schémas d'inférence démonstrative (formalisés par la logique).
Mais les implicatures gricéennes ne sont pas fondées sur des schémas d'inférence démonstrative :
ce sont des mécanismes de formation et de confirmation d'hypothèse : le théorie gricéenne permet de rendre compte tout à la fois du succès et de l'échec de la communication.
Lorsqu'il y a échec /malentendu, l'implicature conversationnelle est annulée.
Les implicatures conversationnelles sont annulables.

Le malentendu n'implique pas nécessairement que les prémisses soient fausses en elles-mêmes, mais plutôt que l'interlocuteur n'utilise pas les mêmes que celles qu'il pensait qu'utilisait le locuteur. (exemple du café qui empêche de dormir).
Les implicatures ne reflètent pas des aspects de l'énoncé que le locuteur souhaite voir évaluer quant à leur vérité ou à leur fausseté : elles sont non-vériconditionnelles.

La portée cognitive de l'oeuvre de Grice et de celle de Searle

Présupposés des sciences cognitives :
  • fonctionnalisme : on peut obtenir, au-delà des différences de fonctionnement, les mêmes résultats avec le cerveau et la machine ; il y a entre eux une équivalence fonctionnelle.
  • représentationnalisme : caractéristique partagée du cerveau et de la machine : capacité à manipuler des représentations sous forme symbolique.
Le modèle de Grice est bien représentationnaliste, mais la manipulation des représentations n'est pas décrite de façon formelle :
On ne sait pas `
- comment les prémisses sont choisies
- d'où elles sont tirées
- ce qui permet à un moment d'arrêter le processus et de considérer une interprétation comme satisfaisante.

mercredi 9 février 2011

Qui a peur de l'imitation ? Pourquoi la fiction, chap.1, Jean-Marie Schaeffer (suite 1)

2. Platon I : du "faire" au "faire-comme-si"

Dans La République, conception complexe, voire plurielle de la mimèsis.
  • dans certains passages, limiter les types de comportement à imiter : fonction positive de l'imitation, dans certaines conditions
  • dans d'autres, condamnation de l'imitation comme telle.
La notion de mimèsis sert à la fois
  • lorsque Platon aborde le pb de la fiction (feintise)
  • lorsqu'il analyse le pb de la représentation mimétique (imitation)

  • Il condamne la fiction
mais
  • accepte l'usage de récits mensongers au service de la politique du Sage.
Coexistence
d'une critique de principe de la mimèsis artistique
et
d'une théorie de la connaissance comme théorie du reflet (ressemblance).

Le Platon de la tradition antimimétique:

1er reproche adressé aux arts mimétiques :
- argument de la contagion : condamner un mauvais choix d'objet. "éviter que la contagion de cette imitation ne gagne la réalité de leur être" (Platon, III,395. L'imitateur risque de devenir ce qu'il imite.
Dans cette perspective, "l'imitation est acceptable à condition qu'elle ne porte que sur des comportements moralement irréprochables."

Usage que le sage fait du mythe (c'est-à-dire feinteise sérieuse, puisque le mythe est reconnu comme un discours se sachant faux mais voulant se faire accepter comme vrai) :
le mythe des origines, susceptible de justifier la hiérarchie sociale de la Cité idéale, qu'il convient d'inculquer aux enfants dès leur plus jeune âge.
Mode d'action de la fiction : celui de la contagion, pas celui de la connaissance rationnelle.

Omissions platoniciennes :
1. Qui est exposé à l'effet de contagion ? a priori, le seul fabricateur de fictions.
Mais pour Platon, le danger concerne tout autant sinon plus le public.
Schaeffer propose de distinguer trois pôles :
- la personne qui imite ludiquement pour son propre profit.
- l'acteur qui imite par jeu mais pour le profit du public.
- le public qui n'imite pas, mais risque d'imiter les comportements de l'acteur par l'attention complaisante qu'il leur porte.

Schaeffer pour poser la question des effets éventuels de la fiction sur la vie réelle, propose de distinguer :
- l'immersion (la perméabilité des frontières entre fiction et réalité : ne plus distinguer le réel de la fiction)
- l'effet d'entraînement (la modélisation de la réalité par la fiction)
"Je peux être victime d'une "illusion référentielle" face à une fiction sans pour autant imiter plus tard les comportements fictionnels.
A l'inverse, je peux prendre modèle sur des comportements fictionnels ou un univers fictionnel en sachant pertinemment qu'il s'agit d'une fiction."

2. Question de la perméabilité de la frontière etre feintise et réalité.
Platon traite la feintise ludique des activités mimétiques comme un reliquat abâtardi de la feintise sérieuse (mensonge).
Refus /incapacité de Platon à "reconnaître l'autonomie de la capacité imaginative en tant qu'activité mentale spécifique, et donc aussi l'autonomie des processus mimétiques ludiques."
Pour Schaeffer, c'est la reconnaissance de cette autonomie qui "permet une compréhension adéquate de la fiction."