lundi 28 novembre 2011

Houdar de La Motte, Discours sur Homère

Je reproduis ci-dessous quelques extraits du Discours sur Homère de Houdar de La Motte, tirés des extraits publiés dans l'excellente anthologie de textes portant sur La Querelle des Anciens et des Modernes (Folio, 2001).

Le texte était publié en préface de la "traduction" publiée par Houdar de La Motte de L'Iliade et il prend place dans la querelle d'Homère qui opposa Houdar à Madame Dacier, brillante hellénistique et traductrice d'Homère (1713-1714). Dans les présentations qu'on trouve de cette querelle, Houdar a le mauvais rôle, à la fois fat et médiocre - par exemple, son Iliade abrégée en vers est définie de "plate et prétentieuse adaptation" par M.-M. Fontaine, dans le Dictionnaire des Littératures de langue française. La lecture de ces extraits ne nous fera peut-être pas changer d'avis.
Enfin, j'ajoute que je n'ai pas lu le livre de P.Bayard, Comment améliorer les oeuvres ratées ? Mais semble-t-il Houdar de La Motte se donnait un projet identique.


Houdar de La Motte – Discours sur Homère

Discours sur Homère, publié en préface de L’Iliade, poème (Amsterdam, Aux dépens de la Compagnie, 1714)

De la traduction

Entend-on seulement que pour peu qu’on change l’original on le défigure ? C’est ce que Madame Dacier paraît penser à l’égard d’Homère et si le principe qu’elle pose est vrai, elle a raison d’en tirer cette conséquence : « Ce qu’Homère a pensé et dit (ce sont ses termes), quoique rendu plus simplement et moins poétiquement qu’il ne l’a dit, vaut certainement mieux que tout ce qu’on est forcé de lui prêter en le traduisant en vers. » Voilà la traduction d’Homère formellement interdite aux poètes. Mais j’appelle de ce principe, et j’en pose un tout opposé. Homère est quelquefois si défectueux en ce qu’il a pensé et dit que le traducteur prosaïque et le plus déterminé à être fidèle est souvent contraint de le corriger en beaucoup d’endroits.
Houdar évoque ensuite les trois règles qu’il s’est imposées : la précision, la clarté et l’agrément. Sur ce dernier point, il déclare :
Quant à l’agrément, la différence du siècle d’Homère et du nôtre m’a obligé à beaucoup de ménagement, pour ne point trop altérer mon original et ne point choquer aussi des lecteurs imbus de mœurs toutes différentes et disposés à trouver mauvais tout ce qui ne leur ressemble pas. J’ai voulu que ma traduction fût agréable et, dès là, il a fallu substituer des idées qui plaisent aujourd’hui à d’autres idées qui plaisaient du temps d’Homère : il a fallu, par exemple, anoblir par rapport à nous les injures d’Achille et d’Agamemnon, éloigner des querelles de Jupiter et de Junon toute idée de coup et de violence, adoucir la préférence solennelle qu’Agamemnon fait de son esclave à son épouse, et exprimer enfin diverses circonstances de manière qu’en disant au fond la même chose qu’Homère, on la présentât cependant sous une idée conforme au goût du siècle.

Des changements considérables

Dans cette partie, Houdar commence par noter que la faiblesse des poèmes épiques français du XVIIe (La Pucelle de Chapelain, Clovis de Desmarets de Saint-Sorlin, Saint Louis du Père Le Moyne) tient à leur longueur excessive, calquée sur l’antique, source d’ennui.

C’est par ces raisons que j’ai réduit les vingt-quatre livres de l’Iliade en douze, qui sont même de beaucoup plus courts que ceux d’Homère. On croirait d’abord que ce ne peut être qu’aux dépens de choses importantes que j’ai fait cette réduction. Mais si l’on considère que les répétitions, à bien compter, emportent plus de la sixième partie de l’Iliade, que le détail anatomique des blessures et les longues harangues des combattants en emportent encore bien davantage, on jugera bien qu’il m’a été facile d’abréger sans qu’il en coûtât rien à l’action principale.
(...) en un mot, je n’ai été plus court qu’afin de dire plus nettement ce qu’on prétends qu’Homère a voulu dire.
La seconde condition que j’ai jugée nécessaire au poème, c’est d’être intéressant. Je l’ai trouvée suffisamment dans la fable de l’Iliade. (...) Je n’aurais rien eu à corriger là-dessus dans l’Iliade, si ce qu’il y a de touchant n’était affaibli par des préparations détaillées qui, en ôtant des événements toute la surprise, en diminuent d’autant l’impression ; ou s’il n’était interrompu par de longs épisodes qui roulent sur les personnages indifférents, tandis qu’on perd de vue ceux qu’on voulait suivre. J’ai cru devoir remédier à ces deux défauts en supprimant les préparations inutiles et en retranchant les épisodes sans intérêt.
(...)
Voici un exemple des libertés que j’ai prises dans la vue de soutenir et d’augmenter l’intérêt. Patrocle, dans Homère, ayant pris les armes d’Achille, fait un carnage horrible de Troyens ; on le prend quelque temps pour le héros dont il porte les armes ; mais enfin on se détrompe. Il combat et tue Sarpédon pour qui Jupiter fait de grands prodiges. Le combat roule ensuite sur les subalternes ; après quoi Apollon lui désarme Patrocle ; Euphorbe le blesse par derrière, et Hector, qui était demeuré dans l’inaction, profite de l’état où il voit Patrocle ; il le tue et l’insulte mal à propos, ce que son ennemi mourant lui reproche avec raison.
Pour moi, je fais durer l’erreur des Troyens qui prennent Patrocle pour Achille. C’est dans cette idée que Sarpédon l’attaque et il en devient plus intéressant, par le péril où il croit s’exposer, comme Patrocle en est plus grand par l’erreur que cause toujours son courage. A peine Sarpédon est-il mort qu’Hector entreprend aussitôt de le venger ; ainsi l’on passe sans interruption d’un intérêt à un autre encore plus considérable. Hector et Patrocle, toujours pris pour Achille, se disputent le corps de Sarpédon, ce qui fait une image terrible et touchante tout à la fois. C’est dans cette occasion que Jupiter fait gronder la foudre et pleuvoir le sang : prodiges qui découragent les deux armées, tandis qu’ils redoublent encore la valeur des deux héros. Hector triomphe de Patrocle et il l’insulte plus à propos que dans Homère, puisqu’il le prend pour Achille et qu’il l’a vaincu sans secours. Patrocle mourant détrompe Hector, surprise intéressante ; et enfin la tristesse où tombe Hector détrompé, ferme, ce me semble, cet incident d’une manière grande et pathétique.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire